Un œil dans l’Histoire/ « L’impromptu d’Abdallah », selon François Mitterrand

Ici, Ahmed Abdallah Abdéremane (père de l’indépendance) et Giscard d’Estaing en 1976 à Paris

Parler de l’indépendance des Comores, c’est aussi évoquer l’épineuse question de Mayotte, cette quatrième île de l’archipel qui nous a été ravie en 1975 par la France, l’ancienne puissance coloniale. A l’occasion de la célébration du 42ème anniversaire de notre souveraineté nous publions ci-dessous un récit extrait du livre « L’Abeille et l’Architecte » publié en 1978 par François Mitterrand, ancien président de la République Français de 1981 à 1995. Dans cet ouvrage en forme de chronique ou d’un carnet intime l’ancien premier secrétaire du parti  socialiste raconte et commente son quotidien et l’actualité  au jour le jour. Ainsi dans les pages 58-59 on peut lire ce récit concernant les Comores. Il est question des coulisses des discussions au sujet de l’indépendance des Comores entre Ahmed Abdallah et Giscard d’Estaing.  Ce document nous semble intéressant dans la mesure où il nous renseigne comment les autorités successifs des Comores depuis Ahmed Abdallah se sont laissés bernés par les autorités françaises sur cette question de Mayotte. Tromperie d’un côté et naïveté de l’autre, tels semblent être les ressorts de ce dialogue entre les deux parties depuis 1975. Il parait que l’Histoire ne se répète que chez les peuples qui ne savent pas tirer les leçons du passé.

Le texte ci-dessous est extrait du livre de François Mitterrand,  L’Abeille et l’Architecte publié en  1978

Mercredi 9 juillet 1975

Le Monde rapporte le récit que j’ai fait dans La Paille et le Grain de ma rencontre, entre les deux tours de scrutin de l’élection présidentielle, avec Ahmed Abdallah, Président depuis hier de l’Etat des Comores. Je précise ici, pour confirmer un point d’histoire, que cette entrevue a eu lieu le 11 mai 1974, en milieu de journée, au domicile d’André Rousselet, rue d’Aumale. J’avais été alerté par Monique V ., qui fut longtemps ma collaboratrice et qui reste une amie très chère, qu’Abdallah–parrain d’un de ses fils–arrivait à Paris et M. Giscard d’Estaing s’apprêtait à traiter, comme on peut le supposer, ce grand électeur d’outre-mer–qui avait dans sa poche soixante-quinze mille suffrages tout cuits.

Des liens anciens m’unissent aux Comores. Saïd Mohamed Cheikh, qui devait former le premier gouvernement comorien autonome, avait appartenu au groupe parlementaire auquel j’étais inscrit et nous y avions noué de bonnes relations. Je me souviens de la joie qu’il eut à m’accueillir à Moroni, sa capitale, il y a de cela vingt cinq ans. Si, lors de l’élection de 1965, il m’avait distribué plus d’encouragements que de suffrages (au lendemain du premier tour, de Gaulle ayant obtenu 108 838 voix et moi 601, l’ami Saïd ne m’en avait pas moins adressé de télégramme enthousiaste  « Bravo, vous êtes le second »), je m’étais senti incapable d’éprouver de la rancune à l’égard d’un brave homme dans la nécessité. J’avais donc continué de le voir et, avec lui, ses familiers parmi lesquels Abdallah, dont je devins en 1959, le collègue au Sénat.

Rue d’Aumale, Ahmed Abdallah parla franc. Il regrettait que mes représentants locaux se fussent appuyés sur son opposition mais il m’aimait beaucoup. Il se déclarait plus proche de moi que quiconque. Si j’étais élu, je pourrais compter sur lui et ses députés rejoindraient aussitôt le groupe socialiste. En attendant, il veillerait à ce que mes suffrages du 5 mai ne s’évanouissent pas le 19. Cependant, à quelques miettes près, l’héritage de Chaban-Delmas passerait à Giscard d’Estaing : foi d’Abdallah, il était engagé et, fût-ce à regret, n’y pouvait rien.

Je ne l’ai pas interrogé sur la nature de ses obligations. Mais il se plut à m’informer qu’elles n’étaient pas unilatérales et qu’après avoir, pour le premier tour, obtenu de Chaban-Delmas la promesse que ce dernier respecterait  l’accord déjà souscrit par Georges Pompidou sur l’indépendance des Comores, Mayotte comprise, il avait, pour le second tour, reçu du ministre de l’Economie et des Finances des assurances identiques. Je ne suis pas en mesure d’établir la réalité de la clause sur Mayotte qui contredit la position publique du Premier ministre français de l’époque, Pierre Messmer, position réitérée par le même lors du récent débat de l’Assemblée nationale.  Je constate simplement que le 5 mai le Maire de Bordeaux a réuni 73 253 suffrages contre 27513 qui se sont portés sur moi et 9 984–dont 6680 émanaient de Mayotte–sur M. Giscard d’Estaing et que le 19 mai M. Giscard  a rassemblé 83 772 tandis que je plafonnais à 28 983. On dit que les chiffres parlent. J’ajoute d’Ahmed Abdallah, peu avare de confidences, m’a également appris que l’indépendance serait accordée par la France le 15 juin suivant.

Je n’émets pas de jugement de valeur. Tels sont les faits. L’indépendance des Comores va de soi et il est clair qu’aucun des principaux candidats n’a promis à Mayotte le statut particulier qu’elle réclame aujourd’hui. Les Mahorais ignoraient-ils les tractions d’Abdallah ? Ou bien doutaient-ils à ce point de mes chances ? Ils ne m’ont envoyé ni émissaires ni pétitions. Le dépôt en juin dernier d’un projet de loi conforme aux promesses du candidat montre que le Président de la République est resté fidèle à lui-même. Mais le vote du Parlement et le communiqué du Conseil des ministres qui vient de tomber sur les téléscripteurs montrent aussi que, président sans majorité, il n’engage la France qu’à demi. Amère leçon que nous appellerons l’impromptu d’Abdallah.

 

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