Politique/Lois sur les partis politiques : Et si le législateur avait raté sa cible ?

Par Faïssoili Abdou

Palais du peuple à Moroni, siège de l’Assemblée nationale

« Anti constitutionnelle et liberticide », « inutile », « prématurée », décidément la loi sur les partis politiques aux Comores, promulguée en 2014 et entrée en application en janvier 2017, n’engrange pas les suffrages au sein de l’opinion.

Décriée par les uns, saluée par les autres, celle-ci vise, en effet, à limiter les partis politiques dans l’archipel en se basant sur des critères de représentativité parmi lesquelles le fait disposer au moins 5% à l’une des élections du Président de l’Union, des Conseils des îles, des Conseils communaux. « Elle est contraire au principe de la liberté d’association posé par le préambule de la Constitution. Elle est donc anticonstitutionnelle et liberticide », nous confiait récemment, Mohamed Abdouloihabi, l’ancien Président de l’île de Ngazidja. « Le parti politique est une association comme une autre dont la création est garantie par la Constitution et notre adhésion à la Charte des Nations Unies. Réguler le jeu politique, mettre du sérieux dans le combat électoral se fait partout sans que la libre création de partis politiques ne soit mise en cause », enchaine un observateur de la vie politique nationale.

« Je pense que cette décision est prématurée en ce sens que la démocratie ne se décrète pas. Il faut d’abord une vraie définition du parti politique. Le seul critère d’avoir un élu ou pas, ne peut pas faire barrage à des partis dont l’existence dépasse une trentaine d’années, d’autant plus qu’aux Comores les gens changent de parti à chaque changement de régime », estime l’ancienne ministre Sittou Raghadat Mohamed. « Je ne pense pas qu’une telle loi soit utile pour la simple raison que l’Etat ne finance en rien les partis », tranche pour sa part Youssouf Aboulhouda, Consultant basé au Canada.

Autre son de cloche ou presque,  du côté de l’ancien premier ministre Saïd Ali Mohamed qui estime que « limiter les partis politiques est une bonne chose » car, on ne peut tolérer « une sorte d’anarchie » dans le pays. « Ce serait une irresponsabilité de la part de nos dirigeants politiques s’ils laissaient perdurer une telle situation.  Mais, il ne faut pas aussi que cela se traduise par une malice c’est-à-dire que cela ne doit pas servir de prétexte pour gommer certaines formations politiques bien ciblées », ajoute-t-il.

Suite au tollé soulevé par certains responsables des partis politiques au lendemain de la mise en vigueur de cette loi qui n’a retenu que six formations (Juwa, Crc, Radhi, Updc, Orange, Rdc) sur les dizaines existantes dans le pays, le chef de l’Etat Azali Assoumani a « recommandé la création d’une commission mixte des partis politiques de l’opposition  et du pouvoir pour élaborer un projet de révision de la loi qui favoriserait la limitation des partis par leur regroupement et qui privilégierait les partis à grande notoriété tout en laissant survivre tous les autres partis », confie Mohamed Abdouloihabi. Selon lui, ce texte serait aujourd’hui établi et il reste à le remettre au Président qui décidera de la suite à donner.

Mais  au-delà du positionnement des uns et des autres sur ce débat hautement politique, nous préférons  nous interroger sur le rôle des partis politiques aux Comores. Dans un livre intitulé Mohéli une île Comorienne à la recherche de son identité, les chercheurs Claude Chanudet et Jean Aimé Rakotoarisoa décrivent ainsi les formations politiques qui existaient au milieu des années 60 sous l’Autonomie interne (Vert et Blanc) : « des partis démunis d’une idéologie explicite. Ils constituent plutôt des regroupements autour d’une personnalité éminente. Les liens sont  d’ordre familiaux, d’affinité ou de simple clientélisme. (…) le but de leur action est de parvenir aux affaires afin de pouvoir redistribuer-en commençant par leur groupe et leur clientèle- le maximum d’avantages que le nouveau statut d’autonomie interne permettra d’obtenir de la métropole »

Un autre auteur, Jean Charpentier, voyait pour sa part, « des amalgames familiaux habillant d’adjectifs modernes la structure médiévale des Comores»… Les successeurs de Saïd Mohamed Cheikh, Ahmed Abdallah et Saïd Ibrahim, font-ils mieux ? Ont-ils réussi à dépasser ce stade moyenâgeux de la vie politique dans l’archipel ? A première vue, non…

Force est, en effet, de reconnaitre que les portraits brossés ci-haut pourraient bien correspondre aux partis actuels dans l’archipel. « Jusqu’à maintenant nos partis s’inscrivent au nom de personnalités, par exemple on dit le parti de tel…Ce sont des groupements de gens qui sont autour d’une personnalité pour plusieurs raisons, peut-être, et qui se préparent pour prendre le pouvoir et gérer le pays. Ce sont des clubs de copinage, des gens qui se connaissent ou qui se découvrent dans la vie et qui s’assemblent pour chercher le pouvoir », explique Said Ali Mohamed.

Bref, des partis qui sont loin de correspondre à ce que devrait être une formation politique moderne. C’est-à-dire être « une école de la citoyenneté » au profit de leurs membres. « Le parti a un double rôle : former les dirigeants c’est-à-dire les gestionnaires de la chose publique et les citoyens pour qu’on ait une société bien organisée et encadrée », commente Said Ali Mohamed. Un rôle dont ne joue aujourd’hui aucun  parti dans l’archipel. « On se prépare  pour accéder au pouvoir sans pour autant avoir les compétences disponibles pour cela. Aucune vision, aucun programme et souvent le bricolage et l’improvisation », pointe Mme Sittou qui relève aussi qu’« un parti doit renforcer les compétences de ses membres domaine par domaine. Il doit aussi préparer ses futurs ministres ».  « Il doit proposer des lignes de conduite mais surtout un programme de société », complète Aboulhouda.

Ce qui n’est pas encore le cas pour les partis politiques aux Comores et c’est peut-être cela, entre autres,  qui décourage les jeunes à s’engager dans la politique. « Des jeunes honnêtes se désengagent, des jeunes qui ont l’amour de leur pays se désintéressent de la politique. Mais, ils n’ont pas raison d’adopter cette attitude », constate Said Ali Mohamed relevant au passage que « les dirigeants politiques actuels du  pays n’ont pas pu préserver  l’héritage qu’ils ont reçu de leurs ainés ».

Le constat est également fait que le séparatisme a sérieusement affaibli les partis politiques dans l’archipel. La vigueur qu’avaient les partis d’antan n’est plus perceptible dans les mouvements politiques du moment.  « La première classe politique de notre pays, a joué son rôle. Ils ont défendu leur pays, ont essayé de construire la nation comorienne. Ils ont résisté à tous les embûches érigés par l’ancien colonisateur »,  ajoute l’ancien premier ministre qui souligne : «  La Nation comorienne n’a pas été construite correctement. Tout responsable comorien conscient devrait avoir cet esprit dans toutes ses actions. Il doit considérer que notre priorité c’est de pouvoir construire correctement la nation comorienne sur des bases solides ».

Comme cela a été remarqué dans d’autres pays africains les jeunes comoriens ne s’engagent pas en politique comme l’ont fait leurs aînés. Et cela, expliquent les experts, serait dû au fait, que « les jeunes pensent souvent que les hommes politiques sont en règle générale corrompus et que ceux qui les rejoignent se laissent gagner par la corruption». Comme quoi la régulation des partis politiques devrait beaucoup plus insister sur l’idéologie et les programmes qu’aux critères de représentativité. Privilégier le contenu plutôt que le contenant…

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