Institutions/ Jeu de M’raha à Dar Soifa

Par Faïssoili Abdou

Le Conseil de l’île de Ndzouani

Dar-Soifa, le  Conseil de l’île de Ndzouani  est au cœur d’une bataille de chiffonniers entre le pouvoir insulaire (Juwa) et l’opposition (Updc). Tous les coups semblent permis dans cette foire d’empoigne où l’enjeu reste le contrôle de ce deuxième centre de décision de l’île après Dar Nadjah (le Gouvernorat). Contrôler le Conseil de l’île pour espérer contrôler l’île entière après? Tel semble être le pari des forces en présence. Les combines mises en œuvre par les uns et les autres dans cette lutte sans merci rappellent curieusement celles d’un jeu dont raffolent les Comoriens : le M’raha wa ntso. Ici, les graines ne sont autres que les élus de cette chambre insulaire dont les représentants de certains intérêts qui dépassent ceux de l’île sont en train de manier à leur guise. Car, évidemment, si l’épicentre  de ces  querelles de borne-fontaine se situe à Dar Soifa et parfois à Hamramba, ceux qui tirent les ficelles sont ailleurs…Leurs intérêts sont autres que ceux de cette île et de ses pauvres  habitants.

« M’raha tahiliba ! Comprenez par là : Le  jeu est une suite de feintes !», la réplique est sortie par le joueur dont on reproche d’avoir trompé l’adversaire pour gagner une partie du jeu. Elle est implacable, mais c’est ainsi.  Cela fait parti du jeu. « L’une des caractéristiques du M’raha wa tso est que la situation sur le tablier peut se renverser complètement d’un coup à l’autre. Il est souvent difficile de prédire quel joueur a l’avantage à la simple position des graines sur le tablier. Il est également difficile pour les joueurs de planifier une stratégie de jeu à long terme », décrit Rastami Spelo, professeur de Shimaoré[1]. Une description qui colle parfaitement à la situation qui prévaut au Conseil de l’île de Ndzouani où le parti Juwa de l’ancien président Sambi qui dispose, pourtant, de la majorité  est entrain de perdre pied dans cette institution qui, mine de rien, devient un vrai foutoir.

Tout  a commencé en 2015 quand les trois élus (Juwa) désignés par le Conseil de l’île pour représenter Ndzouani au niveau de l’Assemblée de l’Union se sont vu, par la suite, empêcher d’accès à l’hémicycle. Une situation qui contribua à faire perdre le perchoir à ce parti de l’ancien président de l’Assemblée. Cela continuera avec la déchéance, un an plus tard, du Conseiller Nourdine Soula à qui on reproche d’avoir usurpé l’identité de son frère pour se présenter aux élections. Ce siège perdu par le parti majoritaire ne sera pas pourvu.  Les autorités fédérales censées organiser une partielle pour l’élection d’un nouveau Conseiller dans sa circonscription du Nyumakelé ont préféré faire l’impasse sur ce sujet compliquant ainsi, un peu plus, le fonctionnement d’une assemblée insulaire où  pouvoir et opposition étaient jusqu’à récemment à égalité des membres (9-9).  On notera également, le silence complice du Gouverneur de Ndzouani.

Le parti Juwa  qui espérait pouvoir  conjurer le sort  en arrivant à faire passer le Conseiller indépendant Abdoulkarim Youssouf Bacar, dans son camp sera très vite ramené à la réalité. Il découvrira, stupéfait, que la Cour constitutionnelle, cette institution pourtant garant de la loi, a préféré valider une liste présentée par les Conseillers de l’opposition, le groupe Uvoimoja, qui aurait été adoptée en dehors de l’hémicycle au lieu de celle présentée par le président du Conseil de l’île. En effet, dans son arrêt n°17-009/CC rendu le 22 mai dernier, la Cour Constitutionnelle des Comores a validé la liste des trois Conseillers du groupe Ouvoimoja en leur qualité de représentants du Conseil de l’île de Ndzouani au détriment de la liste Juwa estimant que celle-ci « a été entachée d’irrégularités manifestes ». « La délibération incriminée ayant été prise sur la base de deux procurations annulés, qu’en conséquence, la dite délibération est nulle et nul d’effet », ont conclu les « Sages ».

Il s’agit en premier d’une procuration  que le Conseiller Abdoulkarim Youssouf Bacar avait remise à un Conseiller Juwa pour le représenter lors de la session du 5 avril alors qu’il avait déjà mandaté un autre Conseiller du groupe Ouvoimoja par une autre procuration établie le 25 mars. La Cour a estimé qu’il ne « pouvait juridiquement mandater, pour les mêmes fins, un autre mandat du groupe opposé  conformément à l’article 11 du règlement intérieur  du Conseil de l’île et qu’en conséquence, la procuration établie le 5 avril 2017 en faveur du groupe opposé (Juwa) est nulle et nul d’effet ». Et puis une deuxième procuration émanant  du Conseiller Djounaiddine Sounihadji Malide.  Celle-ci a été annulée « car établie par une autre personne que l’intéressé ».

La Cour a ensuite relevée que ce document présentait « les caractéristiques de faux et usages de faux et doit, par conséquent être annulée, nonobstant les conséquences pénales qui peuvent en découler ».  C’est ainsi que le Juwa  a perdu l’occasion de voir ses trois élus siéger à l’Assemblée de l’Union pour cette année 2017. Le prochain rendez vous est pour avril 2018.

Il faut relever  que l’autre délibération, celle de l’opposition, n’a pas été signée par l’autorité compétente de l’institution à savoir le Président. Ce qui, semble-t-il, a été jugé comme un détail insignifiant. La fin justifie les moyens, dit-on. Dans tous les cas cet arrêt fort discutable a démontré le peu de cas que certaines autorités de ce pays accordent à cette institution insulaire. Pour paraphraser un grand homme célèbre, nous dirons que le Conseil de l’île de Ndzouani est devenu un « machin ».

Pour autant, malgré le fait qu’ils ont grappillé les trois sièges de l’Assemblée de l’Union, les Conseillers de l’opposition restent minoritaires au niveau  du Conseil de l’île, un membre de leur camp, le Conseiller Abdoulkarim Youssouf Bacar, ayant regagné le parti Juwa. Ce ralliement au parti Juwa porte à 10, le nombre des Conseillers du parti de l’ancien président Sambi contre 8 pour le groupe Ouvoimoja. Et, cela peut contrarier certains « projets » dans le plan bien huilé élaboré par l’opposition pour reprendre le contrôle de la chambre insulaire.

Il faut, en effet, signaler que dans leur requête introduite au mois d’avril à la Cour Constitutionnelle les Conseillers de l’opposition demandaient aussi la destitution du président du Conseil de l’île. Mais, curieusement, la haute juridiction ne s’est pas prononcée sur cette requête. Ceci, explique peut-être le fait que des Conseillers de l’opposition aient décidé, le 4 juin dernier, de mettre en place un bureau parallèle à Dar Soifa. Grisé par sa récente « victoire » auprès la Cour Constitutionnelle, le groupe Ouvoimoja, semble décider à arracher d’autres « triomphes ». Quand est-ce que cela va s’arrêter ?

Bien évidement ce qui fait courir tout ce beau monde ce n’est pas l’amélioration des conditions de vie de nos concitoyens. L’enjeu, ici,  c’est le pouvoir pour le pouvoir. Certains observateurs estiment que tout ce remue ménage est une lutte de positionnement  en vue  des échéances électorales de…. 2021. Tout se passe comme si la politique, c’est art noble dont le sens premier est d’apporter le mieux être aux populations, était inconnu de nos apprentis politiciens. Comme si, les citoyens vivant à Ndzouani n’étaient que du bétail dont on pourra manier avec aisance une fois qu’on aura pris les clés de  l’enclos. Rien de ce qui devait alléger les mille et un problèmes qui assaillent les habitants de l’île n’intéresse personne. Ce qui compte chez eux ce sont les voix  de tous ces gens  qui ont du mal à joindre les deux bouts  et  auxquels,  le moment venu, on sollicitera leurs votes à coup de billets de banques et de promesses qu’on s’arrangera de mettre au placard dès que qu’on sera installé sur un fauteuil…

Un Conseiller au poste…

Le  Conseiller Abdoulkarim Youssouf a été interpellé, le mercredi 31 mai dernier, alors qu’il se dirigeait au Conseil de l’île de Ndzouani et placé en garde à vue comme un vulgaire bandit. Ses amis ont dénoncé un « kidnapping ». L’élu sera  relâché après avoir passé 24 heures dans les locaux de la gendarmerie de Mutsamudu et sa mis en examen pour « faux et usage de faux avec complicité », nous a  indiqué un proche du dossier. Placé sous contrôle judiciaire, Abdoulkarim doit  se pointer tous les jours de la semaine au tribunal de Mutsamudu. Des faits qui ont suscité la controverse à Anjouan. Selon, les propos des uns et des autres, on reprocherait à cet élu le fait qu’il ait fourni deux procurations aux deux groupes politiques du Conseil de l’île (Juwa et Ouvoimoja). Une affaire d’ailleurs jugé par la Cour Constitutionnelle qui a décidé d’annuler l’une des procurations.

Pourtant, dans cet arrêt dont nous nous sommes procuré une copie, hormis le caractère « désinvolte » et « troublant » dénoncé par l’avocat du groupe Ouvoimaja, on ne trouve rien de délictueux concernant les faits reprochés au Conseiller Abdoulkarim. Il est  vrai que ce Conseiller élu sous l’étiquette indépendant a dérouté plus d’un durant le mois de mars dernier en faisant la navette entre les deux  camps d’une semaine à l’autre avant de s’amarrer, récemment, au parti Juwa. Et si tous ces tracasseries dont subit le Conseiller Abdoulkarim aujourd’hui serait tout simplement liées au fait qu’il a été le grain de sable qui risque de capoter un plan bien huilé dont des mains invisibles font tourner à plein régime depuis 2015 au Conseil de l’île de Ndzouani?  

[1] http://ylangue.free.fr/mraha.htm

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s