Interview/Mohamed Abdouloihabi, ancien président de Ngazidja : « Si l’on se sent le courage politique de défendre les grandes valeurs d’unité nationale, notre Constitution mérite une révision en profondeur ».

Mohamed Abdouloihabi, ancien président de Ngazidja (Image d’archives)

Débat sur l’éventualité d’une révision constitutionnelle aux, loi sur les partis politiques, bilan de la première année de mandat du Président Azali…Mohamed Abdouloihabi, homme de loi et ancien président de l’île de Ngazidja, s’est confié à Comoressentiel pour aborder toutes ces questions en toute franchise.

Quel est l’avis de l’homme politique et ancien président de l’île de Ngazidja que vous êtes par rapport aux  velléités  de révision Constitutionnelle  qui s’expriment avec insistance ces  derniers temps ?

D’aucuns prêtent au président Azali l’intention de réviser la Constitution et ce sont des hommes politiques qui se déclarent séduits par son ambition de mener les Comores  vers l’émergence qui lancent le débat.En ma qualité d’ancien président de Ngazidja, j’ai pratiqué les institutions nées de la Constitution de 2001 et subi sa révision de 2009 qui, selon les dires des uns et des autres visait en partie à  m’affaiblir dans ma détermination à faire respecter la Constitution dans l’attribution des compétences aux îles.

Ce vécu m’a permis de me rendre compte qu’une constitution n’est fondamentalement mauvaise que si ceux qui l’appliquent font preuve de mauvaise volonté dans leur pratique des institutions. Cette mauvaise volonté émanait particulièrement des autorités de l’Union qui avaient du mal à intégrer la nouvelle donne en cédant un peu de leur pouvoir.

Cependant l’opinion générale admet que notre Constitution a rempli sa mission de réconciliation et que désormais il  faut privilégier l’unification. Je pense donc que notre Constitution, n’étant pas un texte sacré peut être révisée,  mais elle doit l’être dans la concertation avec les forces vives de la nation, pour l’intérêt général et dans le respect de la procédure prévue à cet effet.

Si révision constitutionnelle il  devait y avoir, quels sont, selon vous, les points qui mériteraient d’être modifiés ?

Le 21 novembre 2011, mon parti, l’Alliance Politique pour la Sauvegarde des Institutions (APSI) a organisé au club des amis un colloque avec pour thème : »Après la tournante  mohélienne, quel devenir pour nos institutions ? » Y étaient conviés tous les partis politiques, les institutions nationales et nos partenaires internationaux. L’absence des institutionnels n’avait rien enlevé au sérieux de l’événement.

Notre objectif était de faire prendre conscience aux acteurs politiques de la nécessité de réviser notre Constitution dans ses fondamentaux et d’emmener le gouvernement à convoquer des assises nationales aux termes desquelles sortirait un document, fruit d’une concertation sereinement conduite, en dehors de toute précipitation.

L’APSI a sa vision des institutions qu’il faut à notre pays, des institutions qui assurent plus d’unité à notre Nation tout en donnant aux collectivités de base une grande liberté d’action pour leur développement. Mais elle croit en la vertu de la concertation. C’est pour cela qu’elle en appelle à des assises nationales où elle pourra apporter sa contribution.

Certains estiment qu’il faut supprimer le système de la Présidence tournante entre les îles prétextant qu’il  n’aurait pas profité au pays mais juste à une caste d’hommes politiques qui se seraient enrichis durant ces 14 dernières années. Qu’en pensez-vous ?

Les fondamentaux de la Constitution de 2001 révisée en 2009 à savoir l’autonomie des îles et la présidence tournante sont des compromis visant à mettre un terme au séparatisme qui sévissait à Anjouan depuis 1997 et au risque de contamination qui planait sur les autres îles en particulier Mohéli.

À travers l’autonomie la population de chaque île croyait rompre avec la centralisation du pouvoir dans la seule capitale et pouvoir opérer un développement libre et profond de son île. Et à travers la présidence tournante, chaque île s’assurait que ses hommes politiques présideraient la destinée du pays mettant fin à « l’hégémonie grand-comorienne. »  En vérité, l’autonomie s’est simplement résumée par une gouvernance politique des îles au détriment de la décentralisation; une gouvernance politique asphyxiée par la révision de 2009 et qui ne peut pas apporter grand-chose au développement des îles.

Et avec la tournante, il est vrai que seuls ceux qui ont eu à gouverner l’Union ont gagné en stature et en honneur, pas seulement en numéraires. En revanche, la démocratie, la bonne gouvernance et le nationalisme ont perdu.

Alors, la loi fondamentale adoptée en 2001 et révisée en 2009 est-elle déjà à bout de souffle ?

Elle n’est pas à bout de souffle si l’on considère que son objectif est de renforcer le complexe insulariste. Dans ce cas la révision de la Constitution ne porterait que sur des dispositions destinées à alléger le mécanisme telle que la suppression du poste de gouverneur au profit de celui du Vice-Président représentant l’île ou l’inverse.

En revanche, si l’on se sent le courage politique de défendre les grandes valeurs d’unité nationale, de démocratie et de bonne gouvernance, notre Constitution mérite une révision en profondeur.

Le président Azali vient de célébrer sa première année à la tête de l’Etat. Si on vous demandait de dresser un bref bilan de ce laps de temps, quel serait-il ?

En une année d’exercice, le Président Azali peut revendiquer une réalisation incontestable, la fourniture régulière de l’électricité. Mais au risque de passer pour rabat-joie je me dois de rappeler que l’acquisition des nouvelles centrales s’est faite au mépris de la loi sur la passation des marchés publics, ce qui n’est pas pardonnable pour un Président engagé à défendre l’Etat de droit et la bonne gouvernance. Le décollage économique qui devait suivre le développement énergétique ne peut pas suivre car le bilan socio-économique est très critique, notamment le licenciement de milliers d’agents de l’Etat qui furent des consommateurs. Le régime semble plus soucieux de son image que de ses réalisations en faisant plus de communication et de promesses.

Tout semble bloqué au niveau des îles. Certains parlent même d’un étouffement  des pouvoirs insulaires par le pouvoir de l’Union.  Est-ce que c’est aussi votre impression ?

Ce n’est pas une question d’impression. C’est le résultat de la pratique de nos institutions et surtout de la révision de 2009. En 2009, sous prétexte de clarification des domaines de compétences respectives entre l’Union et les îles, ces dernières se sont vues reléguer au rang des communes.

Elles furent exclues de la gestion des sociétés d’Etat et de certaines fonctions régaliennes telle que la police et la justice, même la justice de paix. Elles  sont spoliées de leurs quotes-parts des recettes publiques. Dans les domaines réservés aux îles telles que l’éducation et la santé de base, l’ingérence de l’Union est systématique. Si les deux derniers gouverneurs de Ngazidja ont mis en avant la posture de l’entente plutôt que celle du bon droit, c’est parce qu’ils n’ont pas d’autre voie pour continuer à s’acquitter de leur mission.

Vous étiez critique envers la loi sur le fonctionnement  des partis politiques censée entrer en vigueur depuis janvier dernier. Il parait qu’une nouvelle mouture est en préparation où en sont les travaux maintenant ?

La loi relative aux partis politiques promulguée en janvier 2014 et appelée à être appliquée en janvier 2017 édicte la suppression des partis politiques qui ne sont pas représentés à l’Assemblée de l’Union ou dans les Conseils des îles ou qui n’auraient pas recueilli au moins 5% à l’une des élections du Président de l’Union, des Conseils des îles, des Conseils communaux. Cette approche a pour seul mérite de diminuer considérablement le nombre des partis politiques. Mais elle est contraire au principe de la liberté d’association posé par le préambule de la Constitution. Elle est donc anticonstitutionnelle et liberticide.

Les partis de l’opposition ont attiré l’attention du Président  de l’Union sur cette dérive. Ce dernier a recommandé la création d’une commission mixte des partis politiques de l’opposition  et du pouvoir pour élaborer un projet de révision de la loi qui favoriserait la limitation des partis par leur regroupement et qui privilégierait les partis à grande notoriété tout en laissant survivre tous les autres partis. Le projet devait également cadrer l’échiquier politique en proposant un statut de l’opposition et des partis soutenant le pouvoir. Cette mission a été menée à bien par une commission de six(6) membres dont je fais partie et le document conçu doit être remis au Président de l’Union qui était disposé à en faire un projet de loi.

Au lendemain de la tenue de l’élection de 2016, il a été question que les partis d’opposition se réunissent autour d’un seul bloc. Depuis, on attend… Que s’est-il passé entretemps ?

Je porte à votre connaissance que la presque totalité des partis politiques qui avaient apporté leur soutien aux candidats Mohamed Ali Soilihi et Mouigni Baraka Said Soilihi constitue un groupement politique qui travaille ensemble jusqu’au jour d’aujourd’hui. Leur but est d’arriver à mettre sur pied une organisation politique de l’opposition dont la forme juridique reste à déterminer. Il est difficile en ce moment d’organiser l’opposition car selon la loi sur les partis politiques, seuls trois des partis de l’opposition  pourraient continuer à exister à savoir l’UPDC, la RDC et le RADHI, si l’arrêté d’application était sorti. Les partis de la mouvance présidentielle rencontrent la même difficulté sauf qu’eux, ils sont stimulés par le partage du pouvoir. Par ailleurs, certains des grands partis de l’opposition doivent d’abord surmonter quelques difficultés internes avant de s’engager sereinement dans une organisation commune de l’opposition. Je reste convaincu que, par nécessite politique, les partis de l’opposition finiront par se structurer ne serait ce que pour faire face aux grands enjeux électoraux prochains.

Propos recueillis par Faïssoili Abdou

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