Point d’ancrage (3ème et dernière partie)/ « Qui a le courage de travailler 6 mois sans salaire »

Par Houmi Ahamed-Mikidache-(Juillet 2011)

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«  En une dizaine d’année de travail en France, je n’ai vu  qu’un enfant mourir. Il était polymalformé.  Lorsque je  suis arrivée chez moi, aux Comores,  presque tous les jours, il y avait des enfants de 0 à  5 ans surtout  qui  mouraient. Ça me donnait envie de donner tout ce que je possédais en moi pour essayer de les sauver. J’admirais les infirmières. Elles travaillaient avec les moyens du bord. Il n’y avait rien, » explique Zahara Toyb, ancienne cadre de santé  aux Comores et membre fondatrice du Réseau Femme et Développement.

Rentrée, aux Comores en 1989, Zahara Toyb, 57 ans,  ancienne puéricultrice à Bordeaux, est à l’origine  de la création du  syndicat de la santé aux Comores et du premier service de Néonatologie à l’hôpital publique El Maarouf, l’hôpital de référence du pays. Conçu pendant la période coloniale, cet hôpital est un des plus pauvres au monde. Pour Mme  Toyb, la politique nationale du pays concernant la santé fait défaut, parce que le personnel  soignant n’est pas payé. « Qui a le courage  de travailler 6 mois sans salaire ? La santé c’est quelque chose de très sensible. Il y a des horaires à respecter. Comment voulez-vous qu’une personne s’investisse sans avoir de quoi se nourrir ? », interroge-t-elle. D’après le rapport de l’OCDE, la santé ne fait effectivement pas partie des principales  priorités du gouvernement comorien et cela entraine  des incidences sur le développement. « Les Comores dépensent davantage pour l’éducation que pour la santé, ce qui s’explique par la création récente de l’université des Comores. Le taux brut de scolarisation est estimé à 100.2 % contre  100.0% en 2009(…) La qualité des infrastructures sanitaires souffre d’une pénurie d’investissements, ce qui empêche de remplacer les équipements défaillants. »

De passage à Paris pour des soins suite à une blessure aux pieds aux Comores, Mme Toyb, épouse  d’un médecin, raconte son expérience récente à El Maarouf .  « Moi, j’ai été hospitalisée 15 jours, avant de venir ici. Il n’y a rien à El Maarouf ! Il faut même acheter le coton et l’alcool. Il n’y a pas d’eau dans les toilettes et il y a des coupures d’eau  sans arrêt, » constate-t-elle. Certaines personnes, de  sa promotion, ont quitté le milieu hospitalier et se sont dirigées vers  des domaines tels que l’éducation, « parce qu’elles ne veulent pas mettre en danger une vie,  elles ne veulent pas voir un enfant entrer en convulsion, sans pouvoir lui donner une ampoule de valium », constate-t-elle. D’autres, des sages-femmes,  ou des médecins, sont  restés, mais ils font preuve de débrouillardise. « Pour travailler dans cet hôpital il faut être militant. Comment voulez-vous travailler dans ces conditions ? Tous les médecins travaillent dans le privé pour gagner leur pain. Il se lève tôt le matin et vont travailler dans le privé avant d’aller à El Maarouf», explique l’ancienne puéricultrice. 

L’agence de presse panafricaine Pana Press  a rapporté récemment un certain manque d’intérêt des  sages-femmes comoriennes  pour leur métier. Ces dernières, « n’ayant  plus le cœur à l’ouvrage, laissent  des stagiaires effectuer les accouchements  à leur place ». Malgré la création d’une association de sages-femmes, il n’existe à ce jour aucune réglementation stricte  propre à la profession. Ce désintérêt  des professionnels de santé entraîne chez certains un attrait pour les détournements de matériaux et de produits d’hygiène. Mais cette corruption,  est, selon une ancienne sage femme sous couvert de l’anonymat, liée à l’irrégularité des salaires et à la précarité du personnel soignant.

La tradition plus importante que tout…

A El-Maarouf, les patientes, les femmes enceintes surtout, se plaignent des mauvais traitements  qu’elles reçoivent. Pour Mme Toyb, ces émoluments sont la conséquence du manque d’éducation de certains  professionnels de santé.  Houssein Zakaria, auteur de l’ouvrage, « Famille Comorienne Face Au Collège, entre Ecole et Tradition » pourrait interpréter l’attitude d’une certaine catégorie du personnel soignant à El-Maarouf comme un grave  manquement au  « système de valeurs comorien qui semble tourner autour du prestige social découlant de l’honneur  et de la considération des autres… Si un individu fait tel ou tel acte honorable, c’est tous les membres de son groupe qui sont honorés. Et dans les échanges sociaux, le ou les membres du groupe peuvent objectiver cet honneur. De la même manière, en transgressant telle ou telle norme, ce n’est pas le déviant qui en portera seul les conséquences. La honte ou le déshonneur est l’enjeu du groupe d’appartenance. »

L’éducation de l’être comorien, profondément ancrée dans la tradition orale,  fait  partie intégrante de  l’organisation sociale. Les Comores sont  très hiérarchisées. A la Grande Comore, Anjouan ou  Mohéli, la femme est le socle de l’organisation sociale.  « La matrilocalité  fait que le couple réside dans la concession des parents de la femme. Il en résulte que lors de son mariage, c’est la femme qui apporte la maison, souvent construite par son père, et la conserve en cas de divorce. Le système matrilinéaire implique que les décisions importantes sont prises par le frère de la femme et non par son mari. A la Grande Comore, ce système est renforcé par la transmission des biens fonciers par la lignée des femmes. A Anjouan, par contre, cette transmission se fait généralement par l’intermédiaire des héritiers mâles. A Mohéli, le partage est égalitaire. Dans tous les cas, deux droits sont appliqués, le droit coutumier et le droit musulman » (Développement Humain Durable et Elimination de la Pauvreté : Elément pour une stratégie nationale : Encadré 33. Améliorer la situation des femmes-1997)

Les îles Comores sont, à des degrés différents,  influencées par  les traditions africaines et arabo-chiraziennes. Il n’y a pas d’ethnies au sein de l’Union. La Grande Comore est beaucoup plus imprégnée par l’Afrique que l’île d’Anjouan où les arabo-chiraziens sont restés beaucoup plus longtemps. Mais, les îles ont toutes ce point commun : la protection de leurs filles ainées. Auparavant, dans les familles traditionnelles,  la fille ainée avait pour obligation de rester cloitrée à la maison jusqu’au jour de son mariage.

Ces dernières années, le statut de la fille aînée a changé. Quand ses parents ont la possibilité financière de l’inscrire à l’école, cette dernière peut sortir et se socialiser comme les garçons de son âge. Au sein de son village ou de sa ville, la fille aînée ainsi que ses sœurs peuvent dorénavant appartenir à des associations. Présent, lors d’un débat sur la femme lors de la célébration Africaine à l’UNESCO, le politologue et juriste Soulaimane Soudjaye a défini, dans un exposé sur  « la formation du statut des jeunes gens aux Comores »,  des associations féminines de « regroupement de quartier et de filiation », « Le Mraya et le Beya ». Elles permettent de mener à bien des activités en commun et  « de solidifier le prestige sociale…Mais il est à noter que l’ensemble de ces associations présente des fonctions uniquement limitées au domaine domestique ou se rapportant à celui-ci. »

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