Point d’Ancrage (2ème partie) – L’homme face à ses traditions

Par Houmi Ahamed-Mikidache (Juillet 2011)

anda

Porté vers la représentation extérieure, dès son plus jeune âge à la Grande Comore, le jeune est formé par  un  procédé de classe d’âge, le « hirimu »,  emprunté aux rites africains. Le Hirimu  détermine la  place du garçon puis de l’homme au sein de son village, mais aussi  de sa région. Il passe de Mnamdji (enfant du village) ou Mnakofia (petite toque) à Mdroumdzima (homme accompli), lorsqu’il fait son Grand Mariage, le mariage coutumier appelé communément « Anda ». Après avoir effectué le  « Anda », le « Mdroumdzima » doit se référer aux anciens. « Obtenir la considération des autres, plus particulièrement celle des aînés est une véritable hantise qui donne lieu à une manière d’être et de penser, des actes à faire et à ne pas faire, un ethos. La recherche de la considération des autres est l’élément principal du contrôle social. Les droits et les devoirs qui structurent l’individu sont fonction de cette même considération. » (Houssein Zakaria, Famille Comorienne Face Aux Collège- Entre Ecole et Tradition)

Importance du Grand Mariage

Dans les autres îles, notamment à Anjouan, le principe de regroupement d’âge n’existe pas, mais les pratiques coutumières liées au mariage sont bien présentes 16 ans après la publication du livre de Sultan Chouzour, « le Pouvoir de l’honneur » sur le Grand Mariage. « Le Grand Mariage est aux Comores, particulièrement à la Grande Comore et dans une moindre mesure à Anjouan, une fête traditionnelle et une institution sociale. Il permet aux hommes d’accéder au rang de notables en leur conférant une reconnaissance dans la société, qu’ils partagent avec leurs femmes…En terme économiques, le coût d’une telle opération est très élevé, en moyenne autour de 30 millions FC, et peut aller dans certains cas, jusqu’à 80 millions FC ; la tendance à des dépenses de plus en plus somptueuses étant une caractéristique de ces dernières années. »

Le mariage en Grande Comore entraîne des dépenses beaucoup plus importantes que dans les autres îles. Dans son livre, M. Chouzour, ancien ambassadeur des Comores à Paris évoque  cette problématique et apporte  une ébauche de solution pour encadrer ce mariage coutumier. « Certains inconvénients, propres à la tradition du Grand Mariage, sont souvent cités. Ils se ramènent, en général, aux deux arguments suivants : le risque d’endettement à vie en raison du système de dons, qui financent les festivités, et de contre-dons, qui sont remboursables à terme entre les membres d’un même lignage ; et que le capital lentement accumulé n’est jamais placé à sa rentabilité optimale pendant la période d’épargne. Il serait possible, sans difficulté majeure, de réduire ces inconvénients en instituant des mécanismes de financement appropriés pour couvrir les risques inhérents au système en l’état actuel. On peut songer, par exemple, à l’instauration en banque de « comptes spéciaux de Grand Mariage » qui seraient rémunérés aux taux d’intérêt en vigueur, au versement de primes incitant au désendettement ou de subventions à l’achat de produits fabriqués localement. Les dépenses occasionnées par l’achat de cadeaux pourraient encourager le développement d’un artisanat national de qualité concernant le travail de l’or, la bijouterie, la broderie, le travail du cuir, les essences, la parfumerie…Cela permettrait non seulement que l’ensemble du capital épargné soit recyclé dans l’économie nationale, suscitant la création d’emplois, mais faciliterait la réponse aux besoins croissants du tourisme en matière d’artisanat… »

 Une pression trop grande

Née en Grande Comore, ainée de sa famille, Mme Zahara Toyb était prédisposée à  se marier avec un homme originaire de sa ville natale, Moroni, la capitale des Comores. Elle s’est pourtant mariée avec une personne originaire du village de Mbéni situé à environ 75 kilomètres de la capitale. Elle se considère comme une « révoltée ». Mais, face aux pressions familiales, et pour toutes les traditions découlant du « Anda »  Mme Toyb s’est finalement résignée à faire son grand mariage. « J’ai fait ce grand mariage, parce que ma famille était aigrie et celle de mon mari aussi, » explique-t-elle. Les règles du mariage coutumier appelées « Katiba » varient en fonctions des villes et villages. A Moroni, avant d’effectuer son « Grand Mariage », Mme Toyb a été « ridiculisée ». « Pendant les mariages, je devais être dans les coulisses, je ne devais pas aller au salon. » En Grande Comore, nul (fille ou garçon) n’a le droit de prendre la parole en public lorsqu’il n’a pas fait le grand mariage.

Des pratiques coutumières constantes

Enraciné dans les mœurs, le Grand Mariage s’exporte à l’extérieur des Comores. Le  grand comorien, traditionnel, expatrié,  travaille pour effectuer son Anda ou celui de sa sœur. En  Grande Comore, la famille est élargie, elle passe de  la mère aux enfants, à la sœur du père et aux enfants de la sœur du père. Les préparatifs du Anda et ses  pratiques coutumières demandent  la disponibilité morale et financière  constante de toute la famille  qui se traduit par une culture  du  don contre-don citée en exemple par Sultan Chouzour.

Quant au mariage à Anjouan, Mohéli ou même, à Mayotte, il sollicite à des degrés différents l’attention de la famille, mais parce que la société dans ces îles est beaucoup plus individualiste,  la culture du don, contre-don n’est pas très accentuée. Les comoriens sont musulmans sunnites de rites chaféites. Certaines spécificités liées au droit musulman, notamment le droit de garde des enfants par le père au moment du divorce, n’est pas respecté dans toutes les îles. C’est en général la femme et sa famille qui prennent en charge les enfants au moment du divorce. Aux Comores, les divorces  sont fréquents, spécialement à la Grande Comore où le rôle du père est diminué par la présence permanente de l’oncle  maternelle et de  son emprise sur le couple et sa famille. Mais certaines  règles sont  ancrées dans les mœurs. «Quand le mari dit non, c’est non. On ne peut pas militer et se battre si on n’a pas l’autorisation de son mari. Moi, j’ai eu le soutien de mon mari. Les relations entre hommes et femmes, c’est la soumission. Pour les couples de ma promotion, ce sont plutôt  des concessions. Mais une liberté totale de faire ce que tu as envie de faire, c’est impossible, » assure Mme Toyb.

Au début des années 90, elle s’est inspirée des préparatifs de la conférence de Beijing pour créer le Réseau Femme et Développement. Elue pendant 6 ans à la tête de cette organisation non gouvernementale, elle a informé et sensibilisé les femmes comoriennes sur les problèmes de santé liés à la reproduction. Mais elle s’est aussi intéressée à l’alphabétisation de ses compatriotes  issues des milieux ruraux et les a encouragé à entreprendre des activités génératrices de revenus. « On a formé des monitrices pour essayer de travailler au niveau des communautés rurales dans chaque île et on a eu un financement pour alphabétiser des femmes. Une de ces femmes est actuellement membre du syndicat des agriculteurs, » affirme-t-elle.

Pour une meilleure instruction des filles

Mme Toyb fait partie des rares femmes instruites de sa génération. Trente six ans après l’indépendance des Comores, et plus deux siècles après la colonisation, les fillettes détachées de la tradition, ont la possibilité de suivre les mêmes rites de socialisation à l’école que les garçons du même âge. Alors que cela leur était interdit auparavant. « Les notables et les simples particuliers refusaient tout rapprochement entre jeunes gens et jeunes filles. Son maintien par la puissance coloniale contre vents et marées a permis sa continuité jusqu’à ce jour. L’enseignement mixte ôte la fille de tout complexe d’infériorité intellectuelle vis-à-vis de son condisciple masculin, » décrit le juriste et politologue Soulaimane Soudjaye.

D’après le dernier rapport du PNUD, l’éducation pour tous, un des 8 objectifs du millénaire pour le développement, devrait être atteint d’ici 2015 aux Comores. Mais    les mentalités comorienne peinent à évoluer et  privilégient, dans les milieux ruraux notamment, l’instruction des garçons au détriment des filles.  Aujourd’hui, quelques associations de la diaspora  militent pour une meilleure instruction des fillettes dans l’archipel. Aux Comores, les femmes, ne sont toujours pas représentées massivement au sein du gouvernement. Même si l’actuelle  porte-parole de l’Union et Ministre du Travail, de la formation professionnelle et de l’Entreprenariat Féminin, Sitti Kassim,  est une femme. « Si un jour, elle se présente comme présidente et qu’elle nous appelle, je la soutiendrai. Parce que cela fait dix ans qu’elle fait de la politique, » explique Mme Toyb. Il y a quelques mois, au moment des élections présidentielles, une femme, Zaharia Ahmed,  s’est présentée mais selon l’ancienne puéricultrice, cette dernière n’était pas en droit de le faire. « Elle est professeur de Gym et n’a jamais fait de politique de sa vie. Elle ne fait partie d’aucun parti politique ! » s’exclame-t-elle.

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Une réflexion sur “Point d’Ancrage (2ème partie) – L’homme face à ses traditions

  1. Bravo pour cet article qui décrit la situation des femmes comoriennes.
    Il faudrait continuer la sensibilisation et les systèmes d’alerte. Car si les femmes se trouvent dans cette situation c’est parce-qu’elles n’ont pas encore intégré la dimension du « genre ». Ce sont elles les gardiennes des gardes fous
    Bonne et heureuse année

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