Agwoi est libre, mais la presse reste menacée

Par Kamal’Eddine SAINDOU

Kamal'Eddine SAINDOU, journaliste

Kamal’Eddine SAINDOU, journaliste

Rarement une affaire n’a soulevé autant d’indignations contre une procédure judiciaire, de soutiens à l’endroit d’un prévenu, de polémiques aussi autour des droits et devoirs des journalistes, que l’interpellation et la détention d’Abdallah Agwoi.

Normal alors que l’annonce de sa libération soit reçue avec soulagement. Une preuve que lorsqu’elle se mobilise (sur le terrain et sur les réseaux sociaux), l’opinion peut peser sur le cours de la justice. Mais il ne faudrait pas que ce dénouement fasse diversion. Agwoi n’a pas été libéré par la justice. Celle-ci l’a condamné à 5 jours d’emprisonnement ferme et à 9 mois de sursis, après que le procureur de la République ait requis en première audience, 9 mois d’emprisonnement ferme et 3 mois avec sursis. Nous devons le dire haut et fort que Agwoi est sorti libre de prison après avoir purgé sa peine ramenée à 5 jours (correspondant à sa détention provisoire). Il est dehors mais en sursis pour 9 mois. Le flou persiste en revanche sur le chef d’inculpation qui a conduit les juges comoriens à condamner le journaliste-animateur, comme l’affirme un de ses avocats Me Abdoulbastoi Moudjahid (Lire son interview ici https://comoressentiel.wordpress.com/2016/12/31/affaire-abdallah-agwoi-toutes-les-garanties-mises-en-place-par-le-legislateur-pour-proteger-la-liberte-de-presse-ont-ete-violees-dans-cette-procedure/) qui par ailleurs, a indiqué que la défense n’a pas eu accès au fond du dossier et ne pouvait donc se prononcer sur la faute qui a conduit leur client devant les tribunaux. La décision judiciaire de démanteler la « Baraka FM » est un pas de plus dans ce qui semble être un musellement des médias.

Et comme si tout cela ne suffisait pas, l’interdiction faite à A. Agwoi de ne pas exercer tant qu’il « ne lui sera pas livré une carte de presse », prouve que les juges comoriens sont en décalage avec la réalité de la presse comorienne. Leur jugement condamne tous les journalistes et supposerait de fermer tous les journaux, les radios et les télévisions du pays, puisqu’aucun journaliste en exercice n’est encarté. Mais le piège de cet avertissement, serait que le ministère de l’Intérieur se mette dans la tête de délivrer lui-même cette fameuse carte. Celle-ci doit être le fait d’une commission indépendante et composée notamment de représentants de la profession. Autrement, c’est au CNPA de s’en occuper.

L’autre risque serait que les journalistes eux-mêmes se laissent prendre au jeu et exigent une mise en place irréfléchie de la carte. A ce propos, il faut d’abord souligner que ce n’est pas la carte de presse qui fait le journaliste et que tous les journalistes ne sont pas encartés. Dans d’autres contrées, celle-ci a été créée à la demande des organisations professionnelles pour mieux organiser et rassurer la profession. Des journalistes qui pour plusieurs raisons, travaillent occasionnellement (pigistes par exemple), ne remplissent pas systématiquement les conditions d’obtention de la carte de presse. Cela ne fait pas moins d’eux, des journalistes reconnus pour la qualité de leur travail, leur rigueur et leur probité. Le débat se pose pour la presse en ligne qui ne correspond pas totalement aux exigences qui en donne droit.

L’erreur serait donc que cet épisode précipite la délivrance d’une carte de presse, laquelle dans les conditions actuelles de l’exercice de la profession aux Comores, exclue plutôt qu’elle n’intègre. Quand on connaît l’état de nos médias, combien sont-ils en mesure de payer leurs journalistes. Or, le bulletin de paie fait partie des critères de l’obtention de la carte. Il serait indécent qu’avec la même carte délivrée à tout vent, leurs détenteurs ne soient pas logés à la même enseigne. Sans une convention collective fixant les règles régissant la profession, il sera difficile d’exiger aux journalistes les mêmes devoirs, sans pouvoir leur accorder les mêmes droits et les mêmes avantages. Quelle serait cette profession qui n’aurait pas de salaire de base, de plan de carrière et de promotion, de critères d’avancement, de règles de cotisations, de conditions pour la retraite…etc. C’est pourtant bien le cas aujourd’hui. Quel sens aurait cette carte professionnelle s’il elle devait perpétuer la précarité et les discriminations professionnelles.

Pour avoir du sens, la carte doit faire partie des moyens qui organise et réglemente la profession de journaliste. Elle doit donc être l’aboutissement d’une réflexion au sein de la profession et non un outil de chasse aux sorcières aux mains des politiques. Les Etats généraux de la presse en ont déjà esquissé les grandes lignes. De son côté, le CNPA a inscrit  son établissement dans son plan d’action, avant la fin de son mandat en 2018.

Liée à ce sujet, la question de qui est journaliste ou pas a surgi au cœur de ce que nous appelons l’affaire Agwa. La réponse la plus facile a été celle de rappeler la définition inscrite dans le Code de la presse comorienne. Mais que dire alors d’un animateur d’émission qui touche 80% de son salaire de son travail dans un média ? Est-il journaliste ? Il est temps que les organisations professionnelles se saisissent de ce débat pour définir les différents métiers de la presse et des médias. Car n’est pas journaliste toute personne exerçant dans un organe de presse ou un média quand bien même il en retirait l’essentiel de son revenu.  Cette confusion persistera tant que l’on ne précisera pas les taches qui différencient le journaliste de l’animateur, du présentateur, du producteur et des nombreux autres métiers (anciens et nouveaux) qui font les médias d’aujourd’hui. Des clarifications nécessaires pour éviter à l’avenir des polémiques comme celles de savoir si Agwa est journaliste ou animateur.

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