Le jour où vous allez mourir dans un avion de ligne

 

Par Ali Moindjie, journaliste et membre de la Commission nationale de la presse et de l’audiovisuel

Le journaliste Ali Moindjie

Le journaliste Ali Moindjie

Les Comoriens peuvent-ils se permettre de compter indéfiniment sur les hôpitaux d’autres pays pour se soigner de tout ? Le propre de l’accident et de la maladie étant de ne pas prévenir, ne prenons-nous pas, avec cette politique du renoncement, un risque mortel pour chacun de nous et nos familles ? Il est à craindre, de toute manière, que si on ne met pas fin à cette situation, vous risquez, lecteurs vous ou quelqu’un des vôtres, de devoir mourir dans un avion de ligne à 1000 mètres d’altitude ou dans un aéroport étranger au milieu d’inconnus ne connaissant ni la fatha, ni la toilette ni la prière du mort. Et encore si vous appartenez à l’élite aisée.

Entrée de l'hôpital El-Maarouf à Moroni

Entrée de l’hôpital El-Maarouf à Moroni

Mais si vous êtes de la cohorte des pauvres bougres aux poches trouées, votre vie s’achèvera probablement au mouroir national El-Maarouf dans des conditions globalement indignes pour autant qu’un membre de votre famille soit assez généreux pour payer de sa poche : transport du malade, visite, médicaments ; analyses médicales, scanners, aiguilles, sérum, pansements, chambres, moustiquaires, bidons d’eau, pot en plastique pour uriner (il n y a pas de toilettes dans les chambres communes) …. Il faudra, en plus, que ce parent soit disponible 24 h sur 24 pour faire les courses quotidiennes, vous faire la cuisine, vous faire manger, vous retourner, vous laver, faire votre linge, vous changer et aller souvent chercher le médecin chez lui.

Un pays énigmatique

Il y a 20 ans, je me retrouve au chevet de ma fille à Nehru Hospital à Rosebelle (Maurice). Ayant appris la présence d’un directeur de journal comorien dans l’enceinte, le directeur de l’établissement m’invite à prendre le thé dans le but de s’informer un peu des mœurs de mon pays qui lui paraissait totalement énigmatique. Pourquoi les Comoriens viennent si nombreux à Maurice pour se soigner ? Qu’est ce qui ne fonctionne pas bien dans votre système sanitaire ? Ces billets d’avion n’est ce pas du gaspillage ?
Le vieux médecin hindou entreprend alors de m’expliquer comment fonctionne un système de santé publique : la participation de tous en termes d’apport financier, une organisation efficace et efficiente, des responsables compétents et dévoués. Ce jour là, j’ai compris que les Mauriciens, y compris les plus accueillants à notre égard comme ce vieux gentleman bon et sincère, en ont un peu marre de nous voir inonder leurs hôpitaux.

Où nous trimbalons notre misère sanitaire

Je vis depuis avec la peur de devoir revenir un jour à l’hôpital à Maurice où dans l’un de ces pays où nous trimbalons notre misère sanitaire. Beaucoup de nos compatriotes en France qui font venir des parents pour des soins essuient souvent des remarques franchement blessantes de la part du personnel hospitalier persuadé d’avoir à faire avec des assistés profitant de l’argent du contribuable français.. »Il faut dire qu’une journée d’hospitalisation en France ne coûte pas moins de 1000 euros. Les soins de mon père ont pu coûter jusqu’ à 60 000 euros« , confie un Comorien installé à Marseille.
Pourquoi on va se faire soigner ailleurs ? Des infrastructures vétustes ; des plateaux techniques, dépassés pour l’essentiel ; des laboratoires d’analyse médicale insuffisants, des médecins spécialistes trop peu nombreux ; le manque de médicaments essentiels, des services d’imagerie incomplets…
« Tout se résume à la problématique des moyens financiers pour financer le secteur santé en vue d’une meilleure prise en charge des malades », souligne un expert familier du secteur ajoutant : « avec une contribution de l‘Etat sur les dépenses de santé se chiffrant à moins de 10 % du budget national, loin des 15 % recommandés par l’OMS et la conférence d’Abuja, l’Etat est dans l’incapacité structurelle d’agir pour une prise en charge des malades d’une façon adéquate. »

Une capacité financière intéressante

Pourtant une solution est possible pour parvenir à une meilleure prise en charge des malades et d’aboutir à la couverture médicale universelle : faire comme tout le monde. C’est-à-dire faire cotiser les salariés du public comme du privé. « En effet, on estime à 40 000 le nombres de salariés formels en Union des Comores avec 32 167 employés dans la fonction publique et dans les entreprises parapubliques selon le dernier rapport sur l’emploi en date de 2013. Ceux du secteur privé formels tournent autour de 20 % », précise encore notre source. Si on procède à un prélèvement de 5000 francs comoriens par salarié et par mois, on pourrait mobiliser 200 millions de francs comoriens par mois soit 2, 4 milliards pas an.
Si ce montant est en deçà du plancher annuel des dépenses de santé acceptables estimé à 12, 650 milliards francs comoriens (dernier rapport des comptes nationaux 2011), il révèle l’existence d’une capacité financière intéressante. Elle peut permettre notamment tout emprunt pour réaliser les infrastructures nécessaires et acquérir les équipements adéquats.

Un problème de volonté politique et de sensibilisation de la population

Un exemple concret : « pour avoir le dernier model d’un IRM (Imagerie à Résonance Magnétique) il faut mobiliser 1 500 000 euros soit 737 865 000 de nos francs », précise un gestionnaire d’entreprise qui a fait ses calculs : « Si on effectuait un prêt de ce montant pour une durée de 10 ans au maximum , on rembourserait un prêt mensuel de 6 136 635 francs comoriens , ce qui montre bien qu’ avec 200 millions de francs comoriens par mois, on peut à travers plusieurs emprunts bancaires et réaliser les investissements médicaux nécessaires ».
Cette démonstration ne prend pas en compte les travailleurs informels qu’il faudra intégrer dans le système d’une manière ou une autre. Les budgets santé de l’Etat et des partenaires au développement sanitaire ne sont pas pris en compte non plus. Ils ont vocation à être permanents. C’est donc un problème de volonté politique et de sensibilisation de la population. Simplement.

 

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