En librairie /Abdou Bakari Boina une figure emblématique du Molinaco*: Le récit du parcours d’un homme qui a « su semer la graine de l’indépendance sans recourir au fusil et sans fracas..»

Couverture du livre

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Par Faïssoili Abdou

C’est un livre très intéressant à plus d’un titre. Il vient combler un vide historique sur une page importante de notre Histoire récente. Il devrait-être lu par tous ceux qui s’intéressent à l’Histoire de l’archipel des Comores, une ancienne colonie française qui a célébré cette année ses 41 ans d’indépendance.

Quatre ans après la sortie en avril 2012 de son ouvrage intitulé « l’Association des stagiaires et étudiants comoriens (Asec) : rêves et illusions d’une génération », l’Universitaire Ahmed Ouledi, continue d’explorer l’Histoire de l’archipel des Comores notamment la période de la marche vers l’indépendance. En effet, bien qu’elle constitue l’un des pages les plus glorieuses de notre Histoire récente, cette période est encore moins connue du public. L’ancien doyen de la faculté des Sciences et techniques de l’Université des Comores a donc repris sa plume, cette fois-ci, pour faire une réflexion sur les ressorts de ce que fut le Mouvement de libération nationale des Comores (Molinaco).

Dans son Essai, Abdou Bakari Boina, une figure emblématique du Molinaco, publié au mois de mai dernier aux éditions Komedit (le même éditeur qu’avec le premier livre) Ahmed Ouledi nous amène à découvrir les coulisses de ce mouvement qui fut à l’origine de la revendication indépendantiste de l’archipel des Comores au début des années 60. « Il faut faire une introspection de notre passé et notre présent pour espérer changer les choses », martèle Ouledi pour expliquer sa démarche. L’auteur fait une analyse du combat mené à partir de Dar-es-Salam par le Molinaco vers le front intérieur (Les Comores) et sur le plan international (notamment  les instances internationales et les pays du tiers monde etc.…) de 1962 à 1975.

Les origines, l’évolution et l’influence de ce mouvement indépendantiste crée en  1962  à Zanzibar dans le combat pour l’indépendance des Comores obtenue en 1975, sont exposées de façon claire dans cet ouvrage de 170 pages. Ce passionné d’Histoire retrace en parallèle le parcours du leader du Molinaco, Abdou Bakari Boina, né en 1937 à Kuwa dans la région de Mitsamiouli(Nord de Ngazidja). Au lendemain de l’indépendance, « cet ancien instituteur qui a incarné le mouvement de libération nationale des Comores,  officie comme ambassadeur itinérant et conseiller du président de la république chargés des relations avec l’Onu, l’Afrique et les pays de l’Est. (…) après la chute d’Ali Soilihi Mtsachiwa, Abdou Bakari Boina se retire de la vie politique. Il entame une traversée du désert durant le régime Ahmed Abdallah Abdéremane et celui de Saïd Mohamed Djohar. Il fera un retour remarqué sous Mohamed Taki Abdoulkarim qui le nomme gouverneur de l’île de Ngazidja dans les années 90 », écrit Ahmed Ouledi.

En se basant sur des documents d’archives et les témoignages des différents acteurs de cette époque, l’auteur nous restitue dans les détails le combat mené par les militants du Molinaco qui fut la première formation politique à réclamer ouvertement l’indépendance de l’archipel des Comores, une ancienne colonie française, placée alors sous le statut d’autonomie interne. « Le Molinaco est né en 1962 à Zanzibar mais il n’est officiellement connu qu’à partir de 1963. Il est crée à l’initiative de jeunes zanzibarites d’origine comorienne. Ces jeunes qui assistent l’atmosphère d’indépendance qui règnent alors partout en Afrique à la fin des années 50 début des années 60, s’interrogent sur l’avenir du pays de leur parents. Bien qu’ils n’ont qu’une vague connaissance de cet archipel. Pour eux l’archipel doit suivre le mouvement et se libérer du joug colonial. Les jeunes zanzibarites d’origine comoriennes contestent le choix statutaire d’autonomie interne sous laquelle est placé l’archipel et décident de créer un mouvement de libération pour arriver à leur but », relate l’auteur.

L’auteur nous explique ensuite comment le Mouvement de libération des Comores (Molinaco)  a bénéficié de l’appui des autorités de Dar-es-salam, pour s’installer dans cette ville à partir de laquelle les militants indépendantistes mèneront leurs activités en direction de l’archipel et les organisations internationales ainsi que dans les forums anti-coloniaux et tiers-mondistes.

En effet, cette formation politique était interdite aux Comores. « La loi de 1901 sur les associations et aussi l’article 80 du code pénal français frappent d’illégalité toute organisation ou action favorables à l’indépendance considérée comme une atteinte à l’intégrité et à la sécurité de la France », rappelle Ouledi.  « Abdou Bakari Boina et les jeunes comoro-zanzibarites prennent alors le contact avec les militants d’origine comorienne de la Tanganyika african national union (Tanu) pour aider à l’installation du mouvement à Dar-es-Salam. Ces derniers saisissent les responsables de la Tanu et du gouvernement pour faciliter cette installation. Le gouvernement du Mwalimu Nyerere donne son accord », explique-t-il. Soulignons que la Tanzanie du début des années 60 était le bastion des mouvements indépendantistes de l’Afrique.

« Le mouvement indépendantiste comorien n’est donc pas fondé dans l’archipel. Il est une création d’expatriés comoriens de Zanzibar et Tanganyika. Il va activement promouvoir la cause de l’indépendance des Comores à l’extérieur », souligne OulediNotons que c’est précisément le Molinaco qui convaincra le comité de décolonisation de l’Onu de recommander en 1972,  à l’Assemblée générale de cette organisation d’inclure les « Comores, territoire d’Outre-mer de la République française, sur la liste des territoires auxquels la déclaration de l’Onu sur la décolonisation est applicable ». Et à partir là tout va s’accélérer…

L’avènement du Molinaco « marque le véritable début d’un réveil du nationalisme comorien sous l’autonomie interne. La puissance coloniale et le gouvernement ont très vite pris la mesure de cet éveil. Le président Said Mohamed Cheikh réagit en essayant de couper l’herbe sous les pieds de ses dirigeants. Il met en alerte l’administration et les forces publiques pour empêcher toute action du mouvement dans l’archipel. Le président Said Mohamed Cheikh décide d’adopter une position ferme vis-à-vis du Molinaco et de sévir contre ses militants et sympathisants engagés dans une campagne tous azimuts de sensibilisation et de mobilisation à partir de la Tanzanie.», insiste le chercheur.

Très rapidement, Abdou Bakari Boina, un jeune instituteur muté à l’école franco-comorienne de Zanzibar deviendra le leader incontesté du Molinaco, un mouvement qui jouera un rôle important dans l’évolution politique de l’archipel de 1963 à 1975. Cet homme originaire de Kuwa dans la région de Mitsamiouli, nouvellement arrivé sur l’île, a été un des  premiers soutiens des jeunes à l’origine du Molinaco, bien qu’il militait dans l’ombre pour ne pas se faire remarquer par l’administration. « Il est en même temps la principale source d’informations sur la situation politique des Comores pour ces jeunes de la diaspora qui ne connaissent pas le contexte comorien. (…)Il deviendra un des piliers du mouvement en gestation », souligne Ahmed Ouledi.

Rappelons, un fait historique : partout où il y a eu occupation coloniale, se sont développés de tels mouvements de libération au nom du principe « du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». (…) Certains de ces mouvements ont acquis leurs titres de notoriété, tels le FN vietminh ou algérien contre l’armée française, le Paigc et Frelimo, le Fnla et le Mpla dans les colonies portugaises, le Spup aux Seychelles, les Mau Mau au Kenya contre la Grande Bretagne.

Alors que dans la plupart des colonies françaises d’Afrique, l’éveil de la revendication d’indépendance s’est exprimé très tôt, les leaders politiques de l’archipel donnaient l’impression d’avoir la tête ailleurs. C’est donc à partir de 1963 et la création du Molinaco que la revendication d’indépendance sera entamée. Petit à petit les acteurs politiques de l’archipel ainsi que la masse comorienne finiront par adhérer au mot d’ordre lancé par le Molinaco. Un combat qui a débouché à la déclaration unilatérale d’indépendance le 6 juillet 1975 par le président Ahmed Abdallah Abdéremane.

Dans les derniers chapitres de son ouvrage, cet enseignant chercheur passionné d’Histoire dresse un bilan sans concessions de la gestion de cette indépendance. Et, il n’y va pas de mains mortes. Ici la plume se fait plus incisive, peut-être, dans le dessein de provoquer un électro choc susceptible de réveiller une population qui semble en léthargie. «Cette indépendance qui a suscité un enthousiasme sans commune mesure dans la population, est aujourd’hui en panne, au point d’engendrer le désenchantement voir le désespoir chez beaucoup de Comoriens », assène encore Ahmed Ouledi. Et de poursuivre encore plus tranchant : «Les anciens militants indépendantistes rencontrés ici et là. Tous disent la même chose à savoir que le pays a bien acquis son indépendance mais une indépendance limitée aux seuls attributs de la souveraineté que sont le drapeau, l’hymne national et le siège aux nations unies. Les déceptions sont très grandes et concernent tous les secteurs aussi bien sociaux qu’économiques ». Pour Abdou Bakari Boina, « la décolonisation des Comores ne sera pas totalement achevée tant que l’ile de Mayotte n’aura rejoint son giron naturel ».

En conclusion, l’auteur constate que  « l’engagement et l’énergie » déployés par les militants indépendantistes « n’ont pas été récompensés à leur juste valeur par les dirigeants successifs du pays ». Cet enseignant à l’Université des Comores suggère que « les hommes et les femmes ayant combattu pour l’indépendance doivent être reconnus comme des héros nationaux ». « Des journées de souvenir et des lieux publics portant les noms de ces héros doivent-être institués », a-t-il ajouté.

*Abdou Bakari Boina, une figure emblématique du Molinaco, d’Ahmed Ouledi, Komedit, 2016. 170 pages. Disponible sur les sites internet des Editions l’Harmattan et Komedit. Ainsi que dans les différents librairies.

 

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