Critique littéraire :  « GHIZZA n’est pas un art pour l’art. C’est un véritable livre rouge, une révolution, un cri d’alarme, un SOS.

Par PRINCE IMAM Abdillah

GHIZZA

J’ai accueilli la nouvelle de la parution du premier roman de Faiza avec autant d’espoir et de fierté. Car avant même de l’avoir lu, j’ai tout de suite su que cette infatigable militante allait  mettre la vérité à nu, au grand dam des pseudos-défenseurs d’une culture comorienne pudique.  En vérité, ces valeurs traditionnelles s’estompent et, si le roman est un miroir de la société, GHIZZA se prévaut  de son réalisme pour s’interroger sur le bien-fondé de certaines coutumes séculaires qui s’érigent souvent en obstacles à la dignité humaine et à la liberté individuelle.

GHIZZA est avant tout un roman qui clame ses sources. Le personnage principal, désemparé et en proie à la paranoïa, est en quête du bonheur et d’une Vie « je m’en vais chercher cette vie qui, jusqu’à aujourd’hui, m’a fait faux bonds ». Mais le destin ne lui offrira pas de cadeau. Tous les étaux se referment sur elle et, ses efforts pour s’en défaire se heurteront à des postulats ancrés dans les coutumes traditionnelles. En conséquence, elle s’accrochera à un idéal, néanmoins relégué au conditionnel : «j’imagine ce que j’aurais aimé faire et ce que j’aurais aimé avoir, la liste est longue, très longue. Je ne sais pas par où commencer, comme d’habitude. Pêle-mêle, j’aurais aimé… Qu’est-ce que j’aurais aimé faire, avoir, obtenir. Ce que j’aurais aimé détester, ce que j’aurais aimé lâcher » Le mal-être s’installe, un sentiment de rejet, d’abandon et de persécution la consume telle une bougie qui se liquéfie à la force du feu.

Dans cette recherche du bonheur, cinq éléments sont déterminants : d’abord l’Eau dans la symbolique de la fécondité et l’érotisme: « je cours vers la mer », « je regarde les gouttelettes d’eau se former, perler au niveau de ses sourcils fournis et mourir sur ses joues », « la mer est très calme », « j’aime que la pluie me caresse le visage », « il ressort nu de la salle de bain, des gouttelettes d’eau scintillent sur son corps dévêtu ». Ce liquide purificateur qui éveille les sens et procure une sensation de plénitude éphémère, exerce par nature une magie apaisante sur le personnage. Le symbole Eau est assimilé à la sensualité et à la vie.

Ensuite l’obscurité, mais pas n’importe laquelle, celle de sa chambre, murée dans la solitude. Le noir la fascine et lui procure un semblant de bonheur : « dans ma chambre, j’aime l’obscurité. J’aime tellement le noir… Dans le noir, je rêve, j’imagine » La lumière fait découvrir des insanités, des douleurs, or l’obscurité « a le mérite de cacher au monde toute sa laideur, toute son effroyable lâcheté»

Puis la nudité. Oui, le personnage adore la nudité : « je suis nue. J’adore être nue… » Et tout naturellement, elle adore se sentir nue dans le seul endroit où elle se sent à l’aise : « enfin, j’arrive, je me précipite dans ma chambre, m’enferme à double-tour et me déshabille. La première chose que je fais quand j’arrive chez moi. Un soupir d’aise s’échappe de mes lèvres. Enfin. J’aime sentir mon corps nu. Je le sens vivant. Ce corps m’appartient. Mon corps m’appartient. C’est ma seule possession » Dans « seule possession », elle fait allusion à la coutume et au pouvoir tutélaire conféré par la tradition qui s’immiscent dans tout. Un détail précis pourrait échapper au lecteur : cette position, nue, lovée sur elle-même dans son lit baignant dans l’obscurité et la chaleur. Aux pages 36, 54, 58, 76 et 78 avant de s’endormir, le personnage « se roule en boule et ferme les yeux »

Après la paternité. Une des névralgies subies par le personnage est causée par la perte de son père. Un père décrit avec soin de sorte à le contraster avec tous les autres personnages. Une façon de faire de ces derniers des personnages du repoussoir : « tu me manques, père. Tu ne sais pas à quel point. J’ai envie que tu me serres dans tes bras. Je veux que tu reviennes me sauver. Sans toi, je ne suis rien. Et tu le sais. Tu sais, je ne sais pas si j’ai été une bonne fille. Je ne sais pas si en t’aimant comme je l’ai fait, je t’ai rendu service. Je t’aimais et je ne me posais pas de questions. Et je t’aime encore. Plus fort. »

Enfin le sexe. De la page 24 à 28, le lecteur se surprend devant une scène érotique ; de quoi susciter une polémique dans une société voilée par des principes religieux. Mais à mon avis, le problème ne se pose pas sur le sexe en lui-même, car personne – même les plus pudiques – n’a eu le courage d’arrêter la lecture. Le vrai problème, c’est Jacob : ce nom à assonance étrangère. Jacob, le prophète, père de toute la communauté juive. Ascendant du peuple d’Israël. Comment une femme, promise à Adam, père de toute l’Humanité, peut-elle s’offrir dans une plage à Jacob ? L’histoire de ce prophète qui a eu 12 enfants, peut peut-être nous éclairer sur la confiance placée en lui par le personnage. Je laisserai le soin au lecteur d’assouvir sa curiosité. Si sexe il doit y avoir, ce doit être avec un homme choisi par la famille, la société selon des critères prédéfinis. L’idéal serait qu’il puisse « la couvrir d’or »

Tous ces éléments réunis font de ce roman, un chef-d’œuvre de la littérature comorienne de langue française, à plus d’un titre. S’appuyant sur la matrice, la source de la vie qu’est l’eau, l’auteure nous révèle sans-mot-dire sa société idéale en faisant un retour vers un passé lointain. Un passé qui rassemble les 3 premiers éléments : l’eau, la nudité et l’obscurité. Voici donc une femme qui aime se replier sur elle-même dans la solitude et enfermée dans un lieu clos,  se complaisant dans l’obscurité, contemplant son corps nu et, s’enroulant en boule avant de s’endormir. Vous l’avez deviné. C’est un monde antérieur à la vie, à la lumière et à la vie en société. Comme SAST, l’auteure de GHIZZA décrit le stade fœtal, cette situation de plénitude complète où la solitude nous éloigne d’une société qui nous méprise, nous juge, nous décide, et nous impose un mode de vie. Seul, d’après l’auteure, l’homme n’a plus besoin de s’embarrasser des autres, cet enfer ! La société, y compris la famille, n’est qu’un amas de gens hypocrites, plats,  prêts à nous juger et à nous dicter.

Comme par hasard, l’auteure choisit de donner comme sous-titre à son roman « A tombeau ouvert ». A en croire que la société comorienne a de quoi se reprocher pour que les SAST dans les « Berceuses assassines », Toihir dans « la nationalité » et aujourd’hui Faiza avec GHIZZA déversent leur hargne sur elle. La naissance est considérée comme un traumatisme dans un environnement incapable de nous comprendre, de nous aimer et de faire attention à nos désirs : « ce mari, tu le prendras, que tu le veuilles ou non. Nous ne sommes pas venus là pour te demander ton avis, nous sommes venus t’informer et prendre les dispositions quant à la date de mariage. Et avant que tu ne viennes, nous avons réfléchi et avons décidé que ce serait dans une semaine. Le vendredi donc. »  La chose est décidée, sans que l’intéressée soit consultée. Or vivre, c’est être libre. Libre de choisir, de décider et de réfléchir. La vie ne vaut pas la peine d’être vécue si elle nous impose des choix. Face à un tel désarroi, le personnage de Faiza confesse : « la vie m’intéresse assez peu, je dois l’avouer »

Le personnage avait donc besoin de s’accrocher à une figure. Il l’a trouvée, c’est son père. Mais un complexe d’Œdipe ne tardera pas à s’installer et à enclencher une animosité mère-fille jusqu’à la mort du père. Un second traumatisme qui vient achever le personnage jusqu’à lui enlever ses facultés psychiques. En vérité, elle n’a pas perdu la mémoire, elle a envie de faire table rase dans son esprit et oublier le passé.

Il serait donc dommage de passer à côté du vrai message de cette scène érotique. Par le sexe, Faiza aborde un thème qui lui tient à cœur ; elle la combative, la militante, l’avocate des faibles et des opprimés. Par le sexe, le personnage s’affirme enfin : « ce corps m’appartient. Mon corps m’appartient. C’est ma seule possession », « après des poussées quelque peu laborieuses, il entre de toute sa longueur. Mon corps m’appartient, je me dis. Peut-être pas ma vie, mais mon corps si. Ultime revanche de la Sans-nom… C’est très beau. Mon corps est pris de contractions. Mon corps m’appartient. Dans ma tête, cette phrase revient tout le temps » Un vrai retour du bâton. Le sexe « faible » s’affirme. GHIZZA n’est donc pas un art pour l’art. C’est un véritable livre rouge, une révolution, un cri d’alarme, un SOS.

L’art de Faiza est dans le style et la rhétorique. Le choix de la première personne du singulier « Je » n’est pas hasardeux. L’usage du monologue narrativisé, combiné à la focalisation interne ne laisse pas le lecteur indifférent. Ce style a le mérite de rendre l’histoire vivante, de permettre au lecteur de s’incorporer dans le personnage pour mieux le comprendre, partager ses émotions, ses sentiments et ses déboires. Le lecteur voit à travers les yeux du personnage, pleure avec lui, c’est le cas de le rire, partage le même érotisme avec lui. Qu’on se le dise.

Cette volonté de rapprochement avec son lecteur est voulue. Faiza nous invite à prendre conscience d’une situation qui nous concerne tous, hommes et femmes, membres de la famille et la société. Et là, elle fait entrer en scène un personnage « saugrenu », le Fou. Le Fou est fou, sale, répugnant, mais l’auteure ne partage pas la même conception des choses. Sans oser le dire, elle insinue que le plus fou n’est pas toujours celui qu’on croit. Les vrais fous sont parmi ceux qu’on croit intelligents, doués, hauts placés et en apparence bien porteurs. Mais au pays du personnage, l’apparence est toujours trompeuse : « On y est. Tout ce qui les intéresse, c’est le comment, le paraitre […] L’individu n’existe pas. Le but ultime, c’est de tous nous ressembler…. Nous sommes d’horribles dindes qui ne pensent qu’à danser et à paraître» Être ou paraître, telle est la question !

L’autre particularité du style de Faiza repose sur la révolution culturelle qu’elle engendre. L’auteure rompt avec les autres romanciers comoriens qui peignent un environnement traditionnel local, avec un langage francophone. Faiza, elle, déroge à cette démarche. La touche locale est en toile de fond mais son originalité puise dans une mosaïque culturelle métissée. La révolte se poursuit et donne l’impression de n’en plus finir. Lire GHIZZA, c’est oser affronter les vrais problèmes sociaux de notre pays, comprendre le statut de la femme. Autant vous concéder que la lecture risque d’être gênante, non pas à cause de l’érotisme mais pour des raisons que vous découvrirez par vous-mêmes. Mais tout n’est pas fatalité, car le vrai nom du personnage est Twamaya. Croisons les doigts et gardons espoir car Faiza n’est pas qu’une simple auteure, c’est un démiurge.

*Faïza Soulé Youssouf, GHIZZA – Editions Cœlacanthe, 2015 – 12€

 

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