Quand Azali voulait « sauver le pays »…

Quand Azali voulait « sauver le pays »…

Azali, en conférence de presse à Moroni en 2009

Azali, en conférence de presse à Moroni en 2009

Par Faïssoili Abdou (Article paru dans l’hebdomadaire « Le Courrier d’Anjouan » n°003 du 23 au 27 septembre)

Il y a 16 ans, le 30 avril 1999, le colonel Azali Assoumani faisait son coup contre le pouvoir dirigé par le président par intérim Tadjidine ben Saïd Massonde et le premier ministre Abbas Djoussouf. Pudiquement  qualifié à l’époque  d’« interposition de l’armée » par ses auteurs, le putsch visait officiellement, selon eux,  « face à l’immobilisme du pouvoir (…)  à empêcher le pays de sombrer dans le chaos et l’anarchie. » Depuis, cet argument, le principal instigateur du coup d’Etat, l’ex-président Azali, le répète  à l’envie dans les médias. Il en use comme un bouclier pour justifier cet « acte antidémocratique ». « A mon entendement, il n’y avait pas d’autre solution. La crise était profonde, les politiques tardaient à apporter une solution et nous avons pensé qu’en faisant cela, on pouvait apporter une solution et l’avenir nous a donné raison parce que nous avons pu apporter une solution à ce problème », explique-t-il régulièrement. Pour rappel, ce coup d’Etat faisait suite à des manifestations anti-anjouanaises qui avaient éclaté à Ngazidja après le refus de la délégation anjouanaise de signer l’accord d’Antananarivo censé mettre fin à la crise séparatiste déclenchée en 1997 à Ndzuani.

Présenté sous cet angle, ce coup de force serait ainsi une action salutaire, une opération à ranger dans la catégorie des putschs « soft ». Qui sait ? Peut-être qu’il y aura même dans l’avenir des gens qui voudront rendre hommage à son initiateur pour sa « bravoure et son patriotisme », comme le font certains aujourd’hui à l’égard d’Ali Soilihi, auteur du coup d’Etat du 3 août 1975. « Après tout, je me demande si ce n’était pas la meilleure solution », s’interroge avec le recul, Gaston Le Paudert, ancien Ambassadeur de France à Moroni (1996-1999). L’ex-diplomate qui nie toute « implication de la France dans le coup d’Etat » se remémore d’une « rencontre discrète » qu’il a eue avec  Azali quelques jours après le putsch. Le représentant de la France était alors chargé par son pays de notifier au chef putschiste que l’ancienne puissance coloniale « n’approuvait pas sa démarche anti-démocratique ». Le colonel Azali expliquera à son interlocuteur qu’il a « fait ce coup d’Etat parce que le pays était en danger », que « les Anjouanais étaient en danger ». Le chef militaire aurait ensuite « assuré qu’il n’avait pas l’intention d’instaurer une dictature et qu’il s’engageait à rétablir la démocratie dès que ça serait possible. Cela a rassuré un peu Paris », explique M. Le Paudert.

Patriote ou opportuniste ?

Mais, si cet argumentaire  a été admis par une partie de l’opinion nationale et internationale, d’autres le récusent vigoureusement.  C’est le cas de ce proche de l’ancien président Tadjidine, qui croit dur comme fer que l’ancien chef d’état-major de l’armée a fomenté ce coup d’Etat « uniquement pour satisfaire un désir de pouvoir qu’il nourrissait depuis longtemps ». « A la mort du président Taki en 1998, Azali aurait déjà consulté certains officiers pour leur proposer de prendre le pouvoir car selon lui, Tadjidine Ben Said Massonde, président du Haut conseil de la République qui devait conformément à la Constitution assurer l’Intérim, serait trop âgé et donc affaibli pour remplir pleinement cette mission. Mais ceux-ci ne l’ont pas suivi dans sa démarche », avance-t-il sous le sceau de l’anonymat. D’ailleurs notre interlocuteur soupçonne que les manifs qui serviront de prétexte à l’armée pour prendre le pouvoir auraient été « soutenus et encouragés dans l’ombre » par le colonel Azali lui-même.

Aurait-il donc joué le rôle du pompier-pyromane dans cette affaire ? « Le Chef d’état-major qu’il était alors, ne faisait rien pour les empêcher. Il était convoqué une à deux fois au Conseil des ministres pour qu’il nous fasse un rapport de la situation, le président lui demandait de faire cesser ces manifestations et il répétait sans cesse que l’armée était présente sur le terrain et que tout était contrôlé », soutient notre interlocuteur.  Et lui d’enchainer : « Ce coup d’Etat était préparé alors qu’on était en pleine négociation à Antananarivo.  A notre retour, on nous a rapporté que des réunions secrètes étaient tenues régulièrement à la présidence entre Sultan Chouzour, le Colonel Azali Assoumani et le Colonel Jolot, attaché militaire à l’Ambassade de France ». Le rôle trouble joué par ce militaire français dans cette affaire, attesterait la thèse selon laquelle la France aurait poussé le chef d’état-major à s’emparer du pouvoir.

D’autres incrédules…

Le proche du défunt président Tadjidine n’est pas le seul à réfuter l’argument avancé par l’homme fort du 30 avril 1999. « Je pense qu’Azali a fait ce coup d’Etat par ambition et aussi avec les encouragements de la France », avance un observateur de la vie politique nationale.  « Son argument ne m’a jamais convaincu. L’ancien premier ministre Abbass Djoussouf l’avait lui aussi clairement signifié devant des témoins au colonel Azali », ajoute, incrédule, un homme politique très au fait de ce dossier.

Au mois de mai dernier, à Paris, lors d’un meeting d’une coalition des partis de l’opposition tenu quelques semaines après le « forcing » des élus du parti au pouvoir à l’Assemblée de l’Union ( le président de cette institution est élu en l’absence des trois représentants Juwa du Conseil de l’île d’Anjouan), le président du Ridja, Saïd Larifou, voyait derrière cet acte « la main de ceux qui, hier, ont poussé à  un soulèvement populaire contre les Anjouanais pour s’emparer du pouvoir » et qui voulait « récidiver ». L’avocat franco-comorien a constaté  « les mêmes méthodes, les mêmes manœuvres qu’il y a quelques années ». Alors qu’il était élu en 2002 en tant que civil, le colonel Azali parviendra-t-il à se défaire de son costume de putschiste ?

Gros plan

Un séjour perturbé

Déclenchement de la crise séparatiste en 1997 à Ndzuani, mort subite du président Taki en 1998, Coup d’Etat du Colonel Azali en 1999… Le séjour de Gaston Le Paudert, Ambassadeur de France auprès la République fédérale islamique des Comores (1996-1999) fut des plus mouvementés. Et pourtant tout avait bien démarré. « Le président Taki  était bien élu. Le Fmi était là pour aider le pays à s’en sortir. On m’avait envoyé avec comme instructions de faire le nécessaire pour soutenir cette jeune démocratie », explique le diplomate. Mais, l’archipel est soudain plongé dans une instabilité.

L’ancien diplomate situe le début de ces difficultés à partir des élections législatives de décembre 1996. « L’opposition réclamait une recomposition de la commission électorale, mais le président Taki a refusé. Il s’est entêté. Les législatives se sont finalement tenues, mais l’Assemblée qui en était ressorti n’était pas représentative de la population (Ndlr : les sièges étaient ainsi repartis : Rassemblement national pour le développement(Rnd) (36), Front national pour la justice (3) et 4 indépendants) et c’est à partir de là que s’est installé une méfiance à l’égard de son pouvoir », commente M. Le Paudert.

Et de là, surgit la crise séparatiste à Ndzuani, suivie de la mort de Taki. « La France n’a eu la moindre idée de soutenir ce mouvement. Je sais qu’à partir de La Réunion, il y a un groupe d’extrémistes qui soutenaient, mais c’était des particuliers et non la France « , balaye le diplomate.  A propos de la prise de pouvoir par la force du colonel Azali, Gaston Le Paudert assure que la « France ne pouvait cautionner ce coup d’Etat, qu’elle a d’ailleurs condamné ». La preuve ? « Alors que je quittais le pays en 1999, la France n’avait pas désigné mon successeur. On a maintenu un minimum de relations et au bout d’un an, un nouvel Ambassadeur était nommé », a-t-il conclu. Tout était alors rentré en ordre.

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