Hommage à Salim Hatubou (1975-2015): La fabrique de l’auteur

Discours prononcé le 9 mai 2015, à Paris

Msa Ali Djamal,

Msa Ali Djamal,

Msa Ali Djamal,

Je voudrais saisir cette occasion un peu solennelle dont la solennité est redoublée par la présence de Dr Mahmoud Ibrahime, de Mohamed Chamanga et  de Salim Himidi, un grand témoin de notre histoire politique, pour dire que pour  rendre hommage à Salim Hatubou, c’est de comprendre son œuvre, et comprendre son œuvre c’est de s’intéresser à ce qui fait de lui un écrivain.

C’est dire que la fabrique de l’auteur, sinon de l’écrivain, de Salim Hatubou, a été au principe d’éloignement. Éloignement territorial, d’avec sa terre d’origine, caractérisé par une vie d’exil, éloignement affectif, celui qui l’a contraint de s’éloigner d’une façon brutale et prématurée de sa mère, puis de sa grand-mère, symbole et dépositaire de l’héritage familial, et culturel matérialisé plus tard par l’écriture, éloignement linguistique d’avec la langue de naissance et d’origine de ses géniteurs, éloignement symbolique d’avec sa marâtre, une femme avec qui il était si proche mais lointain, puis de son père avant de le joindre à contrecœur  plus tard à Marseille. Cette multiforme d’éloignement a été le principe, sinon l’élément générateur du projet créateur, du projet littéraire. Si Salim Hatubou a écrit ce qu’il a écrit comme il a écrit, c’est parce qu’il a été l’objet de cet éloignement. L’acte d’écriture était pour lui, la pratique sociale possible, plausible, de lutte contre ces éloignements, un acte de résistance contre l’oubli, l’oubli de son histoire,  l’oubli de l’historie familiale, de l’histoire du pays, dont  l’éloignement reste quand même une condition puissante à la survivance de l’oubli et de l’amnésie collective.

C’est dire qu’écrire pour lui a une dimension mémoriale, de souvenir, un rôle de veille contre toutes formes d’effacement, pour que rien ne se perde dans les trépas la vie,  de la vie d’exil. Son projet littéraire représente un acte de justification. Se justifier d’exister comme on existe en exil, c’est écrire. Écrire c’est la seule façon de donner aux yeux des autres un sentiment de justification de soi, de sortir des limbes, lieu d’absence et de présence, lieu indéterminé qui ressemble à celui de l’immigré frappé par une double absence et de présence selon Abdelmalek Sayad, donc de laisser une forme plus légitime de soi.

Pour connaître pourquoi Salim Hatubou a écrit ce qu’il a écrit comme il a écrit, il faut ainsi s’intéresser non à l’écrivain lui-même, aux textes qu’il a produits mais aux conditions de la production, et si possible de la circulation de ses œuvres.

A lire les livres de Salim, on s’aperçoit très facilement que la littérature ou sa littérature n’est pas simplement une représentation du réel comme ce qui se retraduit dans son livre Marâtre, œuvre puissamment biographique et extrêmement violente, qui met en scène ce qui peut être comme violence mais surtout comme violence symbolique, une violence dont malheureusement seuls les enfants vivant dans des familles recomposées, monoparentales,  ou adoptées sont pour la plupart les victimes discrètes. Cette littérature est aussi un mode d’accès à la connaissance, à la connaissance du monde social.  S’appuyant sur un cas singulier, celui de l’auteur, du personnage principal, Dendehors, l’œuvre de Hatubou exprime des généralités, c’est le cas, de Hamouro, œuvre politique ou Le Sang de l’obéissance, œuvre sociale,  tous ces livres  décrivent la violence sociale vécue à  l’échelle individuelle comme  à l’échelle collective. Elle est donc à ce titre un reflet des phénomènes sociaux. Mais cette littérature Hatubouenne peut également constituer une forme d’accès à la compréhension des contradictions du monde comme à la découverte des codes sociaux, de l’étiquette,  c’est le cas  des Contes de ma grand-mère. En cela, l’écrivain n’est pas très éloigné du sociologue.

Comprendre  la singularité de son œuvre, Il s’agit de répondre à la question en paraphrasant Bernard Lahire, Pourquoi Salim Hatubou écrit ce qu’il a écrit comme il a écrit. Posant la question de la recherche de l’originalité de l’œuvre, se profile une curiosité consistant à rendre compte des raisons qui ont amené, un écrivain, plus particulièrement Salim Hatubou, à s’adonner aux pratiques de l’écriture, à aborder certains thèmes (ce qu’il écrit), à opérer des choix de genres (contes, romans, nouvelles),  à utiliser des figures de styles, métaphores (Dandehors, Bubu par exemple, Kanamagno-l’Edentée). Il s’agit par là de retracer les cadres de socialisation et de ses expériences socialisatrices.

S’arrêter au texte lui-même et seulement aux textes souligne une béance. Car, on ne nous apprend rien sur les expériences formatrices et les éléments biographiques qui ont marqué l’intention originelle du projet créateur. Ainsi, pour mettre au jour ce principe d’intention créatrice, il faut explorer les problèmes de d’éloignement que nous avons cité tout à l’heure. Parce que Salim Hatubou a été traversé par des rapports de domination: avec sa belle-mère, par son appartenance à une minorité migratoire, religieuse et politique. Face à ces formes de domination, il ne pouvait que transposer sa vie dans ses écrits.

Voilà donc pourquoi, pour situer l’ingéniosité littéraire, il faut sortir de l’espace des possibles où se produisent, peut être même se livrent luttes et bataille symbolique de positionnement, et faire la jonction entre ce que l’on sait de l’homme et ce qu’on lit de ses œuvres, c’est-à-dire de lier le biographique avec la bibliographie. On sait que c’est un homme plongé dans un univers culturel certes dominé politiquement, mais dominant socialement, doté d’un effet structurant.  Un homme qui a de l’appétence d’abord pour ces genres pour le conte par exemple, cultivant son goût et une aisance que lui a transmis sa grande mère, que lui-même a accepté d’hériter cet héritage, et que l’héritage a fini par hériter l’héritier, qu’il a décidé  finalement de nous  léguer ce dépôt culturel, de faire hériter à d’autres générations, cet art de remémorer. Cet art de remonter vers le passé, de conter, de raconter des histoires  à l’humanité, est un art longtemps oublié. Mais Salim Hatubou s’est résolu à le réhabiliter  parce qu’il lie mystère, légende et traditions avec les codes sociaux de plus populaires aux plus distingués. Il rappelle l’étiquette dans son ensemble.

Toutes ces ressources rares et précieuses qui ont en partie liée avec l’acquisition du capital familial hérité  ont permis hier à Salim d’écrire avec autant d’aisance et densité, ce qu’il a écrit comme il a écrit. Le biographique c’est ce qui a fait de l’auteur, l’écrivain, qui a fait de cet homme aujourd’hui sanctifié, consacré par les plus imminents d’entre nous les historiens, et les plus brillants d’entre nous les intellectuels les plus engagés, et même avant eux, par les institutions littéraires qui consacrent les auteurs les plus consacrés par des techniques de sélection, de consécration et d’émulation qu’on appelle dans le langage commun, les remises de prix. Il faut donc alors donner de l’épaisseur au biographique et au bibliographique, seule condition à même de scruter les conditions de la fabrication de l’homme en tant qu’écrivain.

Chers amis, on ne peut rien comprendre aujourd’hui comme demain,  ce qu’a écrit Salim Hatubou si on faisait l’économie des problèmes qu’il a dû affronter. Il faut donc enquêter le biographique.

Que s’est il donc passé ? Qu’est-ce qui a préfiguré à la création de l’auteur et à sa production littéraire?

Il faut commencer par le commencement : né en 1972, 3 ans avant les Comores indépendantes, le jeune Hatubou a dû affronter la vie pleine de périples, de Zanzibar aux Comores, des Comores à Marseille. Et même, à l’âge adulte, ce nomade de temps moderne parcourait le monde, du Japon en Ukraine, de la Réunion  en Belgique pour prêcher la bonne parole littéraire et faire découvrir aux plus lointaines des contrées les plus développées notre mémoire et notre identité. Cette trajectoire marquée par des déplacements  est génératrice d’oubli contre lequel sa tentation de résister à la perte des traces et d’indices de la vie s’impose par la littérature. La configuration familiale ensuite, il perd sa mère d’une façon brutale, et la crainte de très mauvaise condition de transmission de l’héritage paternel et familial va conduire son père d’abord, puis sa grand-mère ensuite à déployer toute une stratégie éducative en modifiant et la taille et le volume de l’économie effective en faveur du jeune orphelin de 3 ans. Toute l’économie culturelle et affective se mobilise pour son éducation. L’objectif était de transmettre à l’héritier présomptif l’héritage, de ne pas faire de la disparition de la mère un frein à la perpétuation de cet héritage. L’abnégation de la grande mère et la bonne volonté du père lui ont transmis certaines dispositions paternelles. Le travail acharné et méthodique du jeune Salim le doit au père et à la grande mère. Pourtant cette relation d’admiration n’a pas été exempte d’un conflit entre un père qui veut que son fils l’hérite, mais ne le dépasse pas, et le fils qui veut hériter son père en le dépassant, en faisant une rupture avec les attentes parentales. La persévérance, le travail soigneux et acharné sont des dispositions qui ont été transmises, mais pas celles qu’on attendait de lui (reprendre la gestion des affaires).

Toutes les dispositions ont été prises pourtant, rien n’a pas été négligé, et même l’économie affective de la belle-mère était censée apporter son lot foisonnant. Ça sera un revers. La lettre de Marâtre n’était pas sa lettre, Dendehors le sait (métaphore qui exprime un cadre hybride, d’attente et d’exclusion,  dedans et dehors, Pierre Bourdieu appelle  cela « les exclus de l’intérieur »,)  qu’il s’agit d’une mascarade, un coup monté par le père, peut être pour son bien, mais perçu par le fils  comme un grand malheur. Le conflit entre le père et le fils se trouve déjà engagé. Entre le père qui veut perpétuer son héritage et assurer l’élection de son fils dans le domaine économique et traditionnel et le fils qui ne voit sa réussite que dans un rapport de rupture avec le père. Ce conflit ne s’arrête pas là. Le jeune Marseillais va traverser un conflit de type générationnel qui frappe toutes les jeunes générations immigrées de Marseille,  victimes de leur environnement, plaqués dans une souffrance sociale, de ghettoïsation, de culture  de rue où le capital guerrier est fortement valorisé, et le capital culturel minoré. Héritier du capital familial, il lui sera un rempart. La solitude, la vie de bohème, parfois, la vie monastère lui sauvera de la rue et de ses inconséquences.

Sa double vie, loin d’être contradictoire, de double activité (le métier d’écrivain et de médiateur) ne lui éprouve ni épuisement, ni frustration, ni découragement, mais au contraire enchantement. Son métier de médiateur culturel n’est pas sans signification ni sans influence sur sa création. Il passait son temps à collecter des contes, à faire des enquêtes sur ses personnages, à faire un travail du terrain à la manière d’un sociologue. Ses expériences amoureuses, je dirais mêmes matrimoniales ont été même entretenues pour ne pas étouffer le projet créateur. Se mettre à distance avec l’étouffement du mariage traditionnel comorien qui prend l’individu dans une spirale de rapports d’obligations et de devoir, donc de gaspillage de temps qui pourrait être  consacré à l’écriture ou à la réflexion était une solution de maintien de la vocation.

La biographie transposée dans l’œuvre.

Son œuvre renvoie à ses dispositions intériorisées. L’empreinte et la trace se manifestent (alayihile, bismillah, ce sont des phrases qui reviennent tout le temps). Salim Hatubou essaie de mettre en scène ces éléments réels de sa vie, les met à plat et les littéralise. Le sang de l’obéissance est une transposition du rapport ambivalent entre le projet du père et celui des enfants toujours en contradiction éternelle. Il traduit un cas général, mais exprime la situation socialement collective des cas individuels en conflit avec le projet et les attentes parentales. La trame du récit est une projection déformée, romancée, corrigée à l’état de trace, de la réalité vécue ou observée. Tout est bon pour transformer chez lui la vraie vie en récit et en fiction.

La singularité de son œuvre, intense, prolifique, diversifiée a partie liée avec sa singularité biographique, son multiple éloignement dont on a parlé un instant.

On peut dégager ainsi deux configurations qui vont déterminer toute l’existence de Salim Hatubou. C’est d’abord la tension bien connue qui tiraille l’auteur entre ses trois identités (comorienne, musulmane et immigrée) et la situation de compromis à laquelle il a recours en permanence, à être dans  l’entre deux ou à l’entre-trois, qu’il fut toujours. C’est ensuite cet énorme donné familial qu’est l’autorité intransigeante d’un père qui a réussi dans le pôle économique à force de sacrifices et ne tolère pas de voir son fils s’engager dans une voie opposée à la sienne, alors même qu’il a favorisé ses études.

Delà s’éclaire le comportement d’un jeune héritier et déshérité à la manière de Kafka qui a pour première particularité de refuser l’héritage tout en l’acceptant. Tout ceci serait compris  comme le caractère dialectique d’un refus d’un héritier  face à l’héritage mais qui n’empêche pas l’écrivain d’assortir une si grande admiration pour son père qu’il finit par accepter un jour  sa demande de grand  mariage.

Je voudrais conclure avec ces quelques mots, parce qu’ils résument peut-être l’ingéniosité de l’œuvre de Salim Hatubou. Comme Albert Camus qui a décidé de revenir sur son passé pour célébrer les Muets exclus du monde, s’arracher à l’anonymat dont il est issu, Salim Hatubou sort de l’obscurité ce patrimoine silencieux et oublié, le Conte. Il immigre dans le monde, en même temps il éprouve le besoin d’expier son exode. Il revient sur ses pas et fait œuvre de réhabilitation en introduisant les muets dans le monde des mots par la littérature. Camus fait l’éloge des pauvres et fait une peinture de la pauvreté et de la misère, Hatubou sort sa grand-mère donc la femme en général de l’anonymat et  rend hommage à ce terreau fondateur. Il rompt avec Hamouro par exemple avec l’idée que l’on ne peut pas rester dans le romantisme esthétique et voir le monde se déchirer. Au fond, la question peut être et sans doute même celle qu’il a dû se poser… Que peut la littérature face à l’injustice ? La réponse ne viendra pas de l’outre-tombe. Elle nous est déjà offerte quelques mois avant sa mort. Au soir de sa vie, s’est vu  chez lui un engagement politique en train de se dessiner.

Parce ce que sans doute, estimait-il, que quelque soit la puissance de la  littérature que l’on peut avoir, on ne peut rien contre la puissance de la violence qui terrasse ceux qui sont des sans voix,  « les envahisseurs de leurs pays ». Certains d’entre nous se taisent  pour des raisons différentes soient-elles légitimes, mais Salim Hatubou, lui,  a choisi de prendre parti pour les Muets. Hamouro en est un exemple de l’audace et de dignité. Grande conscience comorienne, Salim Hatubou aura donc marqué son époque, restera un modèle d’inspiration d’une littérature exigeante et engagée.

Je vous remercie.

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