Libre opinion: A propos de l’Analyse de Kamal Abdallah sur la situation politique aux Comores en ce début 2015

Par Kamal Eddine Saindou (Kes)

Nombreuses et contrastées, les réactions des internautes sur la publication de Kamal Abdallah, porte –parole du Collectif pour la défense de la démocratie aux Comores (A lire ici : http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-divay/040115/pourquoi-sambi-est-la-bete-noire-du-regime-ikililou-ancien-collaborateur-de-feu-le-president-soi), prouvent au moins que l’auteur n’a pas laissé ses lecteurs insensibles. Pour ma part, je trouve cette analyse intéressante, en tout cas objective. Je profite ici pour regretter la facilité de beaucoup d’internautes à fustiger les réflexions publiées sur la toile (lieu incontournable de la communication moderne) au lieu d’argumenter sur leurs désaccords. Que l’auteur d’un propos ait une position partisane ou pas n’est pas le problème. C’est son argumentation et sa démarche qui devraient faire l’objet de débat. Il faudrait que nous apprenions à sortir de cette spirale improductive d’invectives gratuites qui confisquent la réflexion. C’est dans ce sens que j’apporte ici ma contribution.

L’analyse de Kamal Abdallah sur les rapports des forces en présence et de leur probable traduction dans les urnes, est intéressante disais-je. Malheureusement, elle n’ouvre pas d’autres perspectives. Or, le problème aux Comores n’est pas tellement de savoir qui va être le futur président, mais plutôt quelle politique peut sortir le pays du marasme ? Il faudrait qu’en un moment donné on se demande pourquoi ça ne marche pas? Ce débat là devrait être porté par l’élite intellectuelle qui ne joue pas son rôle. Les partis politiques sont dans un tel délabrement qu’ils ne produisent aucune réflexion. Il ne peut émaner que de la société civile, mais là aussi, les organisations sont stérilisées du fait de la répression qui fortement réduit l’espace d’expression démocratique. Pour nuancer toutefois, je trouve que le Rifaid (nom du mouvement mené par Mahamoud Wadaane) a esquissé quelques thèmes susceptibles de nourrir le débat public mais néanmoins limitées à la réduction des dépenses de l’Etat, à la mise en place d’un salaire minimum et au financement de quelques bourses d’enseignement supérieur.

Globalement pour l’opinion, le pays ne va pas parce que nos dirigeants sont mauvais. Ce n’est pas faux, mais ça pose la question de notre responsabilité collective sachant qu’au moins depuis 1989, date de l’assassinat d’Ahmed Abdallah, le pouvoir est acquis par les urnes et non par les armes (exception faite du putsch de 1999 menée par le colonel Azali). Bien qu’il faille relativiser le vote qui n’est pas toujours significative de la démocratie il faudrait se demander si ces dirigeants ne sont-ils pas à l’image du peuple qui les choisit ? Il est donc temps de poser la question différemment et d’interroger les raisons du déficit de réflexion politique capable de dégager une voie à suivre pour le redressement des Comores. A la veille du quarantième anniversaire de l’indépendance du pays, il semble que les termes du débat qui a précédé ce saut dans l’histoire n’ont pas changé. Autrement dit, en 40 ans, nous n’avons pas encore dépassé le débat sur la forme de l’Etat que nous voulons construire. Quatre décennies de crise institutionnelle qui ont anesthésié toute pensée sur le développement socio-économique dont les conséquences sont la perte de confiance de la population sur la capacité de l’Etat à améliorer ses conditions de vie, la fuite de l’élite, l’affaiblissement de l’administration qui est improductive, l’institutionnalisation de la corruption dans toutes ses formes.

Sans nier le rôle joué par des facteurs exogènes, cette incapacité à penser la nation et l’Etat expliquent les dérives séparatistes, y compris la sécession de Mayotte. Qu’est-ce donc que cette Union des îles autonomes des Comores? Ses artisans répondent que c’était le consensus possible pour sortir de la crise anjouanaise. Certainement. Mais ce consensus a-t-il donné quelle forme de l’Etat? Fédéralisme, décentralisation administrative? Union de quoi? Le refus de nommer la forme de l’Etat issu des Accords de 2001 explique les contradictions, les aberrations, les remises en cause, l’illisibilité des textes, la superposition des instances entre le centre et la périphérie, le flou des contours et des missions qui créent ce sentiment de doublon. On peut par exemple se demander à quoi servent les trois vice-présidents élus concomitamment à l’élection du président de l’Union? Sont-ils des super ministres (élus et désignés), des représentants des îles qui les ont élus et dans ce cas là, quel leur part de pouvoir par rapport à celui des gouverneurs, eux aussi élus au suffrage universel dans les îles ?

Si cette crise institutionnelle qui date des négociations sur l’indépendance de 1973/74 est une réalité qui a focalisé les conflits de la première génération politique du pays, elle est trop éloignée (40 ans déjà) pour qu’elle ait encore du sens pour les générations actuelles qui attendent de la classe politique des réflexions sur les préoccupations concrètes de la vie (électrification du pays, épanouissement des régions, développement des secteurs économiques, des transports, accès à la santé, à l’éducation, création d’emplois, des salaires décents, solidarité envers les démunis, gestion des déchets, protection de l’environnement…etc). Tout ce qui est occulté par le débat politique qui semble tourner en rond depuis quatre décades et qui ne semble pas s’améliorer puisque la même politique reproduit la même espèce d’hommes qui la perpétuent. Le pouvoir pour le pouvoir est leur seule horizon. Où comment expliquer qu’aucun ministre n’ait été capable d’une reforme dans son département, au point qu’on parle encore aujourd’hui de la fameuse réforme de Said Ali Kemal, Ministre des Finances dans les années 90, qui avait baissé les prix des produits de première nécessité. Faute d’une réflexion minimum, les membres des gouvernements successifs se contentent tels des perroquets à répéter le discours onusien et occupent leur mandat à ouvrir et fermer ateliers et séminaires dont ils ne sont ni les initiateurs, ni les financeurs. La fonction présidentielle est réduite à celle de VRP en quête de quelques chèques ou de quelques aides de pays amis.
Pendant ce temps, le pays se délabre, le peuple s’appauvrit et les problèmes s’accumulent dans une anarchie actuelle et à venir puisque ni le présent, ni le futur ne sont pas dans les agendas politiques. Dans ces conditions, sauf à voir émerger un visionnaire (même cela est lié à des conditions historiques) la réponse n’appartient à un homme. Mais à la capacité des forces vives à poser ces questions et à forcer les hommes politiques à y apporter des réponses. Pour l’instant, la fuite par l’émigration économique a servi de contournement et de soupape de sécurité. Mais cette opportunité se tarit et s’avère de plus en plus suicidaire au regard de l’état du monde.
Nous n’avons plus que le choix de nous battre à l’instar de ce qui se passe en Afrique et dans les autres parties du monde où les peuples s’organisent sur la base de revendications sociales, économiques et politiques. Sans nier le rôle du pouvoir comme lieu de décision, ces protestations populaires inversent les lieux du pouvoir et élargissent progressivement l’espace démocratique. Elles parviennent ainsi à imposer aux élus, la prise de décisions au profit des populations.
Sommes-nous capables de nous inscrire dans ce courant de l’histoire en suscitant un mouvement populaire, alternatif et pacifique autour d’une plateforme de revendications et d’actions pour sortir du marasme ? Ou continuerons nous à gaspiller notre énergie à compter les futurs candidats à la présidentielle, à commenter leurs faits et gestes, à attendre des messies et à assister impuissamment au délitement du pays ? Je n’ai sans doute de réponse à cette question. Et je ne pense pas qu’il y en ait besoin. Mais les ingrédients d’une explosion sociale s’accumulent et l’histoire montre qu’il suffit de peu pour que la mèche s’allume.

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